Une
mutation de l'espèce humaine, destinée à nous rendre écologiquement
inoffensifs, telle est la conclusion que l'on peut tirer du parallèle
entre les phénomènes de migration de notre civilisation vers l'espace
virtuel et l'imminence d'une catastrophe écologique sur le monde
physique.
Il arrive souvent que les idées les plus évidentes ne nous
apparaissent pas clairement. Depuis des années, je m'interrogeais –
comme beaucoup d'observateurs – sur les caractères massif et inexorable
de notre fuite vers le virtuel. J'étais étonné de constater, en
particulier, que contrairement aux autres domaines, les imperfections,
les atermoiements, les dysfonctionnements même des supports et des
technologies utilisés ne freinaient en rien cette course frénétique.
Rappelons-nous nos premiers pas sur Internet, il y a peine quelques
années, à l'époque où surfer représentait une expérience tout à fait
désagréable en raison de la lenteur des réseaux. Rappelons-nous aussi
les crises de nerfs que nous avons tous vécues confrontés aux réactions
inattendues de nos premiers ordinateurs individuels. Nous étions
excédés, en vérité, par ces technologies instables, absolument non
fiables. Mais nous avons pourtant persévéré, comme s'il était écrit
qu'il fallait continuer coûte que coûte dans cette voie.
Alors la photo numérique concurrença puis remplaça l'argentique,
contre l'avis des professionnels de la photo qui voyaient dans cette
représentation une fade simulation de leur art. Alors l'enregistrement
numérique de la musique concurrença puis remplaça le support analogique
HIFI, pour un résultat sonore peu probant et une prétendue
inaltérabilité des supports CD démentie par l'usage (les CD
réinscriptibles en particulier ont une durée de vie de moins de 10 ans).
Et il en fut de même pour tous les objets d'échange, de
communication, de connaissance qui tous se virent numérisés séance
tenante.
Nous savons aujourd'hui que cette révolution numérique avait pour
objectif de porter les contenus (image, son, flux, informations...) sur
Internet, c'est à dire de les transporter du territoire physique vers
l'espace virtuel, espace dématérialisé dans lequel nous organisons
désormais notre vie en société : e-administration, e-commerce,
e-connaissance, et e-sociabilité avec les réseaux sociaux.
Ainsi, en quelques années, avons-nous assisté à la plus rapide et la
plus formidable transformation de notre civilisation jamais opérée : une
véritable ruée vers le virtuel.
Mais quel en est le sens, pourquoi cette convergence, et pourquoi cette urgence sous-jacente ?
J'en étais là de mes réflexions, n'obtenant pas de réponses
satisfaisante à ces interrogations, lorsque j'eus l'idée de rapprocher
ce phénomène de dématérialisation à celui de l'évolution rapide et
délétère de notre monde physique.
En développant ce parallèle, tout devint plus clair.
Comme chacun le sait désormais, notre planète n'est pas au mieux : la
surpopulation, la surconsommation, la surexploitation de ses ressources
ont atteint des niveaux tels que nous courrons inexorablement et
indubitablement à la catastrophe. Le risque de condamnation de notre
espèce, ainsi que toute forme de vie terrestre, est réel.
L'homme civilisé, auteur malgré lui de ce crime potentiel par son
existence même et son activité surabondante, semble bien démuni pour le
combattre.
L'étude comparée de ces deux phénomènes concomitants (ruée vers le
virtuel / imminence d'une catastrophe écologique) m'a amené à poser
l'hypothèse que la migration de la civilisation humaine du monde
physique vers le monde virtuel serait la parade que la nature aurait
trouvée pour préserver la vie, avec et malgré nous.
Sous cet éclairage, cette migration vers l'espace virtuel ne serait
pas anodine : il s'agirait bel et bien d'une mutation de l'espèce
humaine, dont l'objectif consisterait à nous rendre écologiquement
inoffensifs. Dématérialiser les services, le commerce, les échanges,
c'est avant tout éviter les déplacements : si je paie la cantine de mes
enfants en ligne, je ne me déplace pas en mairie, si je projette une
vidéo choisie on demand dans mon salon, je ne me déplace pas au
vidéoclub, etc.
Les sites communautaires, les réseaux sociaux, quant à eux,
instaurent une nouvelle manière de vivre en société : ils ont pour
vocation de déplacer nos lieux de vie, nos modes de rencontre, de
loisir, de culture...
La dématérialisation des objets de représentation, d'échange, de
diffusion, permet d'économiser leur production et leur coût de diffusion
(exemple : les millions de CD et de boîtes évitées par la mise en ligne
des applications informatiques).
La nouvelle économie, la fameuse économie parallèle sur Internet,
couvrira bientôt la totalité du spectre de l'économie traditionnelle. Le
gain écologique d'une telle extériorisation de l'activité de production
et de consommation est évidemment gigantesque.
Dans l'essai « L'avatar est l'avenir de l'homme », j'étudie le
phénomène de dématérialisation avec le regard d'un enquêteur
scientifique convaincu que ce mouvement trop rapide, mal ficelé, cache
quelque chose ; je mets en parallèle les risques majeurs de la planète
(démographie, sur-croissance, écologie) comme autant de mobiles à une
mutation de l'espèce humaine et dans une approche prospective, je tente
de brosser les contours de cette évolution.
A quoi ressemblera cette nouvelle ère virtuelle et à quoi
ressembleront nos successeurs, les avatars humains qui peupleront ce
nouveau monde ? N'y a-t-il pas un risque important de dissociation de
nos corps et de nos esprits, ces derniers se retrouvant soudainement
interconnectés dans de nouvelles communautés virtuelles ?
Auteur
Hervé Astier / Je suis auteur de livres
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de notre-planete.info

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