Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

jeudi 1 septembre 2011

Etats-Unis: Vive le déclin!

Voyez les choses du bon côté, chers Américains: en revoyant vos ambitions internationales à la baisse, vous serez plus heureux et en meilleure santé.

La récente dégradation de la note de crédit des Etats-Unis et la baisse des marchés financiers en attestent: le Siècle de l'Amérique semble bel et bien terminé. L'idée de voir les Etats-Unis perdre leur rôle de nation indispensable a provoqué moult cris d'orfraie outre-Atlantique - mais les Américains pourraient bientôt se réjouir d'être délivrés de cette responsabilité.
Les signes avant-coureurs du déclin sont partout. Les immigrés clandestins rentrent chez eux pour trouver une vie meilleure. La Chine domine déjà le secteur des technologies vertes, et elle est sur le point de devenir la première économie du monde en terme de pouvoir d'achat. Deux guerres initiées par l'Amérique sont sur le point de s'achever; deux «missions complètement ratées» - pour rester poli.  Si les Etats-Unis ont évité le défaut de paiement, c'est seulement parce que le gouvernement s'est penché sur la question toutes affaires cessantes, plusieurs semaines durant. Et le déclin de l'Amérique n'est pas limité aux mondes politiques et économiques: voici que son hégémonie culturelle vacille elle aussi. Le Bollywood indien et le Nollywood nigérian produisent chaque année plus de film qu'Hollywood (sans parler de leur indéniable supériorité artistique).
Il va sans dire que les Etats-Unis détiennent encore une formidable puissance militaire, sans égale dans le monde. Mais le rôle de gendarme du monde leur a-t-il jamais profité? L'an dernier, leurs engagements militaires leur ont coûté plus de soldats qu'aucun autre pays, selon les données collectées par l'université d'Uppsala. Outre les vies sacrifiées, la guerre leur coûte également de l'argent: le budget de l'armée américaine a augmenté de 81% entre 2001 et 2011; il représente aujourd'hui 43% de l'ensemble des dépenses militaires de la communauté internationale - soit six fois le budget de son rival direct, la Chine. Les dépenses militaires des Etats-Unis équivalent à 4,8% de leur PIB; une charge économique sans pareil dans les pays de l'OCDE.
La notion de «surexpansion impériale» a été théorisée par Paul Kennedy, professeur d'histoire à l'université de Yale. Kennedy est britannique - et ce n'est pas un hasard. La Grande-Bretagne est le dernier pays en date à avoir été évincé de la première marche du podium - et les Etats-Unis auraient beaucoup à apprendre de cette expérience. 
 
Pendant la majeure partie  des années 1950, la Grande-Bretagne a continué à faire comme si elle était encore une grande puissance mondiale, et cette décennie fut l'une des plus sombres de son histoire: en 1954, les denrées alimentaires étaient encore rationnées. Cette folie des grandeurs a atteint son paroxysme en 1957, avec l'occupation du canal de Suez - tentative sabordée par une nouvelle superpuissance: les Etats-Unis.
La crise du canal de Suez marqua la fin du rayonnement mondial de la Grande Bretagne; pourtant, un an plus tard, le Premier ministre Harold Macmillan déclarait que ses compatriotes «n'avaient jamais connu une telle prospérité». Il avait raison: les revenus moyens, les indicateurs de santé et les niveaux d'éducation étaient bien inférieurs du temps de la glorieuse Albion, maîtresse des mers. Et lorsque la Grande-Bretagne a fait une croix sur son empire - en se retirant de ses colonies d'Afrique et d'Asie au début des années 1960 -, elle a donné naissance aux Beatles, à la Mini et à l'amour libre.
La Grande-Bretagne continue certes de jouer dans la «cour des grands» pour ce qui est des affaires internationales, et elle a conservé quelques attributs propres à son ancien statut de superpuissance (son siège au Conseil de sécurité des Nations unies, sa flottille de sous-marins nucléaires), mais son fardeau s'est considérablement allégé. Une fois libérée de ses égarements impérialistes (gestion des colonies, leadership mondial), la Grande-Bretagne a pu vider le réseau de bases militaires qu'elle avait construites aux quatre coins du monde, réduire la Royal Navy, et dévaluer la livre sterling sans craindre de voir le monde s'effondrer sous ses yeux. Et le pays a appris à collaborer avec le reste de la communauté internationale sans considérer le statut d'égal comme une position indigne; en rejoignant l'Union Européenne, ou en signant le protocole de Kyoto, par exemple.
Les Etats-Unis pourraient-ils imiter la Grande-Bretagne, et se satisfaire (enfin, la plupart du temps) d'un pouvoir conséquent, mais limité? A en juger par l'expérience des Britanniques, le pays concerné doit avant tout reconnaître qu'il a bel et bien un problème. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne n'avait plus les moyens de maintenir l'unité de son empire - et ce simple fait l'a aidé à voir la réalité en face. Peut-être les Etats-Unis feront-ils le même constat.
Washington pourrait opter pour une réduction graduelle de ses engagements à l'étranger, en commençant par revoir le budget de la défense à la baisse: en revenant à la moyenne de l'ère Reagan, les Etats-Unis pourraient économiser environ 250 milliards de dollars par an. Si un tel budget était jugé suffisant dans un monde déchiré par la Guerre froide (lorsque le Pacte de Varsovie disposait de 249 divisions de combat et que nous vivions dans la peur constante d'une apocalypse thermonucléaire), il devrait parfaitement convenir aux Etats-Unis d'aujourd'hui (aux dernières nouvelles, al-Qaida disposerait de moins de 100 combattants en Afghanistan). Et l'on pourrait vraiment parler de «réduction graduelle»: s'il était réduit de 250 milliards, le budget américain de la défense serait encore quatre fois supérieur à celui de la Chine.
Une réduction des dépenses militaires permettrait aux Etats-Unis de rediriger leur attention sur d'autres priorités; ce serait un bon moyen de faire oublier aux Américains qu'ils ne sont plus les numéros 1. Peut-être pourraient-ils alors s'atteler à la construction d'une ou deux lignes de chemin de fer à grande vitesse, ou achever la réforme du système de santé. Prenez la liste des grandes puissances économiques auxquelles Standard & Poor's a récemment accordé la note de AAA: les Etats-Unis y arrivent en dernière position en terme d'espérance de vie, et ils sont le seul pays ne disposant pas d'un système de santé universel. L'Amérique pourrait également en profiter pour renforcer le budget de l'éducation: selon cette liste, les citoyens des Etats-Unis sont ceux qui croient le moins dans la théorie de l'évolution (entre autres réalités scientifiques) - et selon une étude internationale, ses étudiants sont les moins doués en mathématiques.
Lorsque la Grande-Bretagne a renoncé à ses ambitions impérialistes, elle a pu faire une croix sur le service militaire - et souffler un bon coup. Si l'Amérique avait moins besoin de mettre son tempérament martial en avant (à travers ses alertes militaires et ses guerres contre le terrorisme, inépuisables sources d'adrénaline), elle pourrait profiter de l'accalmie pour réformer son système de justice pénale (un domaine où elle arrive en tête: proportionnellement parlant, aucun pays ne met autant de personnes derrière les barreaux). Lorsque les Etats-Unis comprendront qu'ils n'ont pas besoin de se saigner aux quatre veines pour devancer les Russes, les Japonais et les Chinois, peut-être accepteront-ils de prendre des vacances. La loi américaine ne prévoit aucune période minimum de  congés payés annuels. Même les employés de Singapour ont plus de chance (sept jours); quant au reste des pays AAA, ils proposent un minimum allant de 18 à 30 jours.
Pour ce qui est des relations internationales, les Etats-Unis ne peuvent - et ne voudraient - pas suivre l'exemple de la Grande-Bretagne en rejoignant l'Union européenne; mais là aussi, une réduction graduelle serait possible. Pourquoi ne pas rejoindre la Cour pénale internationale, ou faire montre d'un peu plus de bonne volonté lors des négociations sur le climat? En refusant le statut de superpuissance, les Etats-Unis ne pourraient que prolonger la récente amélioration de leur cote de popularité. En matière de diplomatie, on pourrait même affirmer qu'un gouvernement américain adouci et coopératif pourrait s'avérer plus efficace qu'un gouvernement indépendant et agressif.
Quelle que soit la place qu'occupera l'Amérique dans les classements économiques de demain, elle restera un grand pays. En acceptant le déclin (ou en l'accueillant à bras ouvert), elle prouvera que l'exceptionnalisme américain repose sur un ensemble de valeurs, et non sur les indices boursiers. Si la dégradation décidée par Standard & Poor's aide les Etats-Unis à mettre de l'ordre dans ses priorités (et à préférer la qualité de vie au statut de superpuissance), on pourrait vite la considérer comme un mal pour un bien. Par ailleurs, les Etats-Unis amorcent leur déclin avec plusieurs avantages; avantages qui faisaient défaut à la Grande-Bretagne des années 1950. Un exemple: il est dès aujourd'hui possible de dénicher un bon restaurant dans plusieurs régions des Etats-Unis - prouesse que la Grande-Bretagne postcoloniale n'a pu réaliser qu'après trente ans d'efforts acharnés...
Charles Kenny
Traduit par Jean-Clément Nau
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