Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

mardi 30 juillet 2013

Louis Riel



Ainé de 11 enfants, né dans la colonie de la rivière Rouge en 1844, Riel est lui-même fils d'un leader métis qui s'était illustré en contestant avec succès le monopole de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Le jeune homme suit d'abord son cours élémentaire auprès des prêtres de Saint-Boniface, où il est remarqué par l'évêque Alexandre Taché qui l'invite à faire le grand voyage et à joindre le prestigieux Collège de Montréal. Les témoignages corroborent que Louis excelle notamment en langue, en sciences et en philosophie. À 19 ans, Louis perd son père. Privé de revenu et peu attiré par la prêtrise, il suit des cours privés et entreprends un apprentissage auprès de l'avocat Rodolphe Laflamme. Entre temps, il fréquente assidûment une certaine Julie Guernon qu'il demande en mariage. La famille de sa fiancée rejette cependant toute union avec un Métis. Riel quitte donc le Québec et travaille comme agent administratif à Chicago, où il est colocataire du célèbre poète Louis-Honoré Fréchette, lui aussi épris d'aventure. Riel est studieux, brillant même, et doté d'une solide capacité d'adaptation. Toutes des qualités qu'il aura bientôt à mettre à profit. Le racisme put cependant contribuer à sa déveine et accélérer son retour à rivière Rouge, en juillet 1868, à l'âge de 23 ans.

À son retour la situation de la colonie est passablement confuse. L'Ontario considère alors ces plaines du Nord-Ouest comme sa cour arrière et entreprend de les peupler d'anglo-protestants. Les Métis de rivière Rouge craignent d'être chassés, d'autant que de leurs terres sont distribuées selon le vieux système seigneurial français. Leurs craintes se confirment quand le gouvernement du Canada commande le recensement et le cadastrage du territoire. L'arrivée en août 1869 de l'équipe d'arpenteurs prend l'allure d'une occupation militaire. Tout cela impressionne fort le jeune Louis Riel après dix ans passés dans l'Est, d'où il revient instruit, pratiquement avocat et prêt à prendre la direction de son peuple.
Promptement, Riel et ses partisans bloquent les travaux d'arpentage. Le premier Comité national métis proclame alors que toute mise en valeur du territoire devra d'abord être négociée avec les Métis. Oui à la souveraineté du Canada, mais à condition que les droits des premiers occupants soient reconnus. Le comité métis ne semble pas pris au sérieux puisqu'Ottawa envoie aussitôt un nouveau gouverneur unilingue anglais pour diriger la colonie. Les Métis ripostent en refoulant la délégation canadienne à la frontière américaine et en s'emparant sans coup férir de fort Garry (Winnipeg) sans que personne ne soit molesté. Francophones et anglophones sont alors conviés à fixer les règles d'une cohabitation et les conditions d'une adhésion du Manitoba à la fédération canadienne. Cette approche consensuelle obtient l'appui d'une majorité et, le 8 décembre 1869, le Comité national métis instaure un gouvernement provisoire, avec à sa tête Louis Riel, chargé de négocier d'égal à égal avec Ottawa.

Le gouvernement canadien de John A. Macdonald comprend alors qu'il avait sous-estimé le chef métis et désigne une délégation qui rencontre le gouvernement provisoire les 5 et 6 janvier 1870. Les délégués fédéraux poursuivent néanmoins leurs manigances afin de miner l'autorité de Riel et négocier en sous-main directement avec les colons. Voyant la manœuvre, Riel riposte en accordant plus de voix au Conseil aux anglophones, ceux-là mêmes que tente de soudoyer la délégation canadienne. C'est un succès. Le Canada n'a d'autre choix que de reconnaître le large appui dont bénéficie le gouvernement provisoire. Une entente intervient le 7 février: les demandes du gouvernement provisoire métis sont acceptées et une délégation est envoyée à Ottawa pour négocier directement avec John A. Macdonald et George-Étienne Cartier. Finalement, le 12 mai 1870, un accord historique est conclu sur la base de la plupart des demandes métisses et annonçant l'adhésion de la province du Manitoba au Canada. Tout le long de cette période de haute tension, les talents de négociateur de Riel s'imposent. Cet accord négocié est sans précédent pour les Premières Nations d'Amérique et force Ottawa à reconnaître le statut particulier de la nouvelle province.

C'est sur ces entrefaites que Riel doit poser un choix dramatique lors de l'affaire Scott. En effet, un petit groupe d'anglophones racistes n'avait jamais accepté la tutelle du gouvernement métis sur fort Garry et fomentait constamment la rébellion. Un certain Thomas Scott ridiculise en particulier le gouvernement métis qui, en refusant de le condamner, démontre selon lui sa faiblesse et sa lâcheté. Le 4 mars 1870, Riel n'a d'autre choix que de faire preuve de fermeté et accepte que Scott soit fusillé.
Alors que la cause métisse semble triompher, Riel doit donc prendre la fuite, des groupes armés ayant été envoyés pour le lyncher suite à l'exécution de Scott. Si les élections de décembre 1870 sont une victoire pour les Métis, Riel lui-même ne peut y participer, réfugié au Dakota du Nord. Il est cependant de retour en juin 1871, candidat officiel aux élections fédérales. Fin stratège, Riel décide cependant de se désister en faveur du puissant Georges-Étienne Cartier qui promet d'amnistier le chef métis. Cartier l'emporte, mais sa mort dès 1873 marque la fin des espoirs de Riel de rapidement légaliser sa situation. À l'élection partielle qui suit, Riel est bien élu par acclamation député fédéral de Provencher, mais c'est à nouveau réfugié aux États-Unis qu'il apprend sa victoire, sa tête étant mise à prix pour pas moins de 5 000 $.

Désormais fugitif, Riel demeure insaisissable, mais ne perd rien de son flair politique. Officiellement député, il hésite avec raison à se présenter à la Chambre des communes. Il est pourtant facilement réélu en 1874 tandis que personne ne sait où il se trouve. Se déroule alors un fait unique dans l'histoire canadienne qui démontre toute l'astuce dont était capable le chef métis. La règle exigeait que chaque député signe le registre de la Chambre afin de valider son élection. Alors qu'il est sans doute le personnage le plus recherché au Canada, détesté en Ontario et adulé au Québec, Louis Riel se présente incognito à Ottawa et signe tout bonnement son accréditation de député à la barbe de la police avant de disparaître à nouveau.

Ulcérés par la désinvolture de leur collègue du Manitoba, les députés conservateurs réclament alors sa destitution. Crâneur jusqu'au bout, Riel est à nouveau candidat à sa succession et remporte facilement l'élection partielle qui suit. L'intelligence et la désinvolture du chef métis déconcertent les anglophones, mais fascinent ses compatriotes du Québec. Sa place dans l'histoire était désormais assurée même s'il décide en 1875 de se retirer aux États-Unis pour devenir agriculteur et instituteur. C'était compter sans le rouleau compresseur de la colonisation anglophone qui pourchasse désormais les Métis jusqu'en Saskatchewan. Il est alors évident aux yeux de tous que la cause métisse est sans issue sans l'intelligence, l'expérience et le prestige du grand Louis Riel. Malheureusement, Riel n'est désormais plus le même homme, miné par la maladie mentale. Le 12 mai 1885, les Métis sont massacrés par l'armée canadienne à Batoche et Louis Riel est fait prisonnier. Le 16 novembre suivant, au terme d'une comédie de procès, il est pendu à Régina.

Désormais, devant l'histoire, l'image du martyr allait éclipser celle du grand chef d'État. En seulement quelques mois et avec des moyens dérisoires, il était pourtant parvenu à fonder un gouvernement provisoire et à négocier un règlement honorable face à un adversaire autrement redoutable. Devenu fugitif, il est tout de même élu trois fois député, dupant le gouvernement d'Ottawa et mystifiant le Canada anglais. Louis Riel fut bien celui qui donna sa vie à son peuple, mais n'oublions surtout pas le grand stratège politique, l'un des plus adroits que nous ayons produits, qui sut riposter aux trahisons du Canada anglais.
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