Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

samedi 26 octobre 2013

5 jours...Vécu : "Ma semaine en Niqab" qu'il ne faut pas parler mal de l'islam. Je les rassure, leur exprime ma plus sincère sympathie...

par Les hirondelles 25 Avril 2010, 10:04 Actualité

Premier jour en Niqab

 Je ne veux me mettre à la place de personne. Je veux juste vivre pendant une semaine avec le visage et le corps entièrement recouverts d’un tissu noir, me mettre non pas dans la peau mais dans le
voile d’une de ces femmes qui inquiètent la République, sentir de l’intérieur le frottement du niqab* sur mon front et mes joues, regarder le monde et être regardée par lui à travers un écran total.

Première étape, l’achat du costume. Je prépare une justification : une nièce de province convertie à qui j’ai promis un voile intégral. En fait, dans la petite boutique de la rue Myrrha, Paris 18e, on ne me demande rien. J’achète sans problème une abaya de taille 56 fabriquée à Dubaï, un large foulard, une paire de gants et le fameux niqab, le tout pour 45 €. De retour chez moi avec Alain, notre photographe, j’enfile mon attirail. Au fur et à mesure que je disparais sous le tissu, j’ai l’impression d’être un dessin qu’on gomme. Je me précipite devant un miroir en pied. Sous mes voiles noirs, il ne reste presque plus rien de moi, juste les yeux, même pas les sourcils. Alain et moi sommes sidérés par l’étrangeté de ma
silhouette. Nous sortons. Je me cramponne à la rampe en priant pour ne pas croiser un voisin. Comme je ne vois pas mes pieds, j’ai peur de tomber. Je me lance, ouvre la porte cochère et débouche dans la rue où j’ai le sentiment paradoxal d’être totalement exposée. Moi qui ai l’habitude de marcher comme un soldat à la parade, je me rends compte que je trottine, que le bouillonnement du tissu autour de mes jambes ralentit mon rythme.

Passage chez ma boulangère qui me fixe avec de gros yeux sévères avant de reconnaître ma voix lorsque je lui demande une baguette « archi-cuite ». Elle se radoucit et me dit en riant : « Ben, qu’est-ce qui faut pas faire pour gagner sa vie ! » Nous descendons la rue jusqu’à un café où je me mets en terrasse. Alain, de l’intérieur, tente de capter le regard des passants avec son objectif. J’essaye d’allumer une cigarette. Je soulève le voile, allume, puis rabats distraitement le tissu sur le bout incandescent avant de me rendre compte de mon erreur. Même galère pour avaler une goutte de café. On commence à me regarder avec insistance. Telle que je suis, soufflant ma fumée à travers mon niqab, je suis une « incongruité » totale, une insulte pour certains. Quelques hommes s’énervent. « Cette femme est déguisée, elle ne prie pas, elle se fout de nous ! » Un autre me dit doucement :« Vous devez vous couvrir pour la prière, mais pas tout le temps… » Je n’ai pas de respect particulier pour ce que les hommes ont fait des religions mais je n’aime pas blesser. Nous partons. Passons devant un kiosque. Au dos, une pub pour « Charlie Hebdo », deux femmes en burqa qui cherchent leur point G. Je souris et je précise à Alain : « Là, je suis en train de sourire… » Je réalise qu’on ne peut pas voir mes expressions, je suis obligée de les décrire comme si j’étais avec un aveugle.

* Même si les médias utilisent le mot «
 burqa », la housse bleue grillagée que les talibans pachtounes imposent aux Afghanes n'existe pas en France.
 

Deuxième jour en Niqab

Escale à
Marie Claire. Devant le siège du groupe, c'est un festival de regards hostiles, plein d'incompréhension. Je dis bonjour à certaines qui me répondent sèchement qu'elles ne parlent pas à quelqu'un qu'elles ne voient pas, qui s'étonnent qu'une femme en voile intégral puisse travailler au groupe Marie Claire. D'autres me reconnaissent à la voix, à la forme avachie de mon éternel sac à dos. Une maquettiste me dit : « Note que les jours où on a une sale gueule, ça doit être super-commode ! »

A la rédaction, c'est l'effervescence. On démarre la conférence mais ma présence opaque crée une telle distance que tout travail collectif devient impossible. Comme on ne me voit pas, on ne m'écoute pas. Je suis comme un trou noir qui aspire les pensées et les mots, un objet encombrant, un paquet de malaise posé sur une chaise. J'enlève mon masque et le remets pour prendre le
métro. Je décide de me plonger dans un livre mais ne pouvant accrocher mes lunettes à mes oreilles, je dois y renoncer. Les voyageurs entassés me scrutent subrepticement, puis détournent la tête, comme devant une personne défigurée qui fascine et répugne. Je pense à tout ce qu'a dû endurer Isabelle Dinoire, avant qu'on lui greffe un nouveau visage. J'essaye de me concentrer pour dégager de bonnes ondes, de croiser des regards. Peine perdue. Je n'en accroche aucun. Je suis dans l'impossibilité absolue de créer un de ces moments de complicité et de sympathie furtive qui égayent les trajets en métro. Je suis coupée des autres.


Troisième jour en Niqab

Je visionne sur Youtube des interviews de femmes niqabées, Kenza, Christelle, Dalila et les autres. « Je le porte depuis onze ans (...) Mon mari ne voulait pas (...) Je suis une femme moderne, je me maquille et je fais du karting (...) Le niqab, c'est mon
bonheur, c'est mon choix. Je ne fais de mal à personne... » Certaines ont la voix douce et joyeuse des nonnes cloîtrées. En face d'elles, Sihem Habchi, présidente de Ni Putes Ni Soumises, ou Jean-François Coppé, partisan de l'interdiction du voile intégral sur la voie publique avec amende de 750 € pour les contrevenantes. Entre les deux camps, dialogue de sourds... Dans les médias, on ne parle plus que de ça. Selon les renseignements généraux, il y aurait 1 900 femmes niqabées en France, mais comment les a-t-on comptées ? Comment savoir la proportion des volontaires ou pas ? Ce qui est certain, c'est que les femmes voilées de force ne sont pas sur les plateaux de télé.

Je pars chercher un colis à la poste. Dans la queue, deux femmes très aimables me signalent que mon sac est ouvert. Lorsque la postière arrive et s'adresse à la personne derrière moi, les deux femmes lui signalent que j'étais là avant. Compassion, refus militant de hurler avec les loups, c'est la première fois qu'on me traite comme si j'étais une vraie personne. Je tends ma carte d'identité à la préposée qui me remet mon paquet avec mauvaise grâce. Quand je m'étonne qu'elle n'ait pas demandé à voir mon visage, elle me répond sèchement qu'elle allait le faire. Son embarras est palpable. Rentrée chez moi, j'ôte mon niqab avec soulagement. La fente pour les yeux est si étroite que mes cils frottent sur mes cornées. Me voici transformée en femme d'intérieur, qui préfère rester chez elle plutôt que d'affronter la rue. Après seulement trois jours, je constate que le voile intégral pousse à la réclusion.


Quatrième jour en Niqab

L’expérience commence à me peser, littéralement. Si je pouvais accorder un poids à tous les regards hostiles ou interloqués qui convergent vers moi, je croulerais sous des tonnes de curiosité, de jugement, de compassion ou de haine. Jamais de ma vie je ne me suis sentie à la fois aussi invisible et aussi exhibée. Alors que la dissimulation totale du corps et du visage doit sûrement viser à anéantir narcissisme et vanité, je me sens totalement consciente de moi-même, en même temps castrée et hyper-sexuée.

Ma housse noire, beaucoup plus qu’un string, souligne la charge censément érotique du moindre centimètre carré de ma peau. Lorsque je m’aperçois qu’une bande d’épiderme apparaît entre mes gants et les manches de mon abaya, cette surface nue me crève les yeux, perd son innocence. Mon corps entier devient scandaleux, susceptible, si je le dévoile, de provoquer le débordement pulsionnel d’hommes transformés en maniaques sexuels. Sous prétexte de protéger ma « pudeur », le voile noir qui m’enveloppe souligne le danger primordial que représente la chair féminine, la charge libidinale insoutenable qu’elle recèle. Depuis que je porte le niqab, en plus de me vivre comme un monstre, je suis pour la première fois de ma vie une vraie « bombe sexuelle », un piège à
fantasme.

Je remonte en trottinant le boulevard Saint-Germain, traînant dans mon sillage des regards aussi lourds qu’une batterie de casseroles et j’arrive chez un ami qui tient une librairie d’art sur la rive gauche. Quand il m’aperçoit, il profère un « houlala ! » accablé. Je rentre dans la librairie sans dire un mot. Un client m’aborde. Il est jeune et joli garçon. Il me dit : « Vous êtes très belle, le mystère incarné. Votre costume, c’est comme un habit de scène, un écran sur lequel on peut tout projeter. » Un autre enchaîne : « C’est comme une pochette-surprise… On ne sait pas ce qu’il y a dessous ! » Ils demandent à l’ami libraire ce qu’il en pense. « Cela ne m’intéresse pas. Pour moi, il n’y a personne. » J’enlève mon niqab. Je sens que devant mon vrai visage, les fantasmes orientalistes du jeune homme s’arrêtent net. Le second client commente : « Pour moi, une femme entièrement voilée n’existe pas en tant qu’individu. En fait, elle devient un objet. Elle perd son humanité et son animalité, et donc, elle perd mon respect. Pas vue, pas de vie. »


Cinquième jour en Niqab 


 Direction Beaubourg. A l'entrée, un garde fouille mon sac sans demander à vérifier mon identité. Au rez-de-chaussée, un gamin pousse un cri de terreur en m'apercevant et, au dernier étage, lorsque je déambule devant les toiles de Soulages, noire contre noir, j'ai l'impression d'être peinte par l'artiste. Sur les coups de 16 heures, je me mêle aux mères de famille qui attendent leurs enfants devant une école maternelle. On me jette des regards par en dessous, le vide se fait autour de moi. J'éprouve de la honte. Je vais discuter avec deux femmes qui ont l'air bouleversées par ma présence. Je leur explique que c'est pour Marie Claire. Elles sont de confession musulmane. Elles me disent que ni leur mère, ni leur grand-mère n'ont jamais été voilées, qu'elles portent Dieu dans leur cœur et qu'elles n'ont pas besoin de se mettre un truc noir sur la tête, qu'elles connaissent des filles qui font ça juste pour se faire remarquer, qu'il ne faut pas parler mal de l'islam. Je les rassure, leur exprime ma plus sincère sympathie. Je m'éloigne assez penaude, et le soir, je fourre mon costume en boule au fond d'un placard. A jamais...


L’avis de l'expert :'Le niqab est une coupure étanche entre soi et le monde'

L'avis de Dounia Bouzar, Anthropologue*
«  On analyse le voile intégral à travers le prisme de l’islam. Or, ce n’est rien d’autre qu’une manifestation sectaire. Etymologiquement, la religion relie, la secte sépare. Le niqab est une coupure étanche entre soi et le monde. Il est promu par le salafisme qui recrute, comme n’importe quelle secte, chez des jeunes en perdition, sans mémoire et sans identité. Il leur donne une illusion de vérité et de toute puissance, entretient un discours paranoïaque “le monde entier est contre nous”. Si l’on voyait les membres d’une secte qui se réclame du christianisme marcher à quatre pattes tenus en laisse, on ne remettrait pas en cause le christianisme. On ferait appel à la sociologie et à la psychologie. Le débat sur l’
identité nationale a ouvert des vannes nauséabondes. Le musulman est présumé différent. Et cette stigmatisation pousse de nombreux musulmans républicains et laïcs à défendre le voile intégral par réaction. Pour moi, une loi est nécessaire mais à la condition qu’elle soit transversale. Il ne faudrait en aucun cas qu’elle fasse référence à l’islam ou à la défense de la laïcité. On devrait faire comme en Belgique où il est interdit qu’on se masque le visage sauf en période de carnaval. »

(*) Ex-membre du Conseil français du culte musulman et auteure avec sa fille, Lylia, de « La République ou la burqa » (éd. Albin Michel).
Elisabeth Alexandre 22/04/2010.Marie Claire.Mag
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