Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

mardi 23 août 2011

Internet, c’est la démocratie directe »

Paul Jorion est anthropologue et blogueur sur les questions économiques et financières. En 2005, il avait été un des premiers à prévoir la crise des subprimes et la récession qui allait en résulter. Aujourd’hui, dans son nouvel ouvrage, La guerre civile numérique, paru chez Textuel, il revient sur l’épisode Wikileaks et les réactions politiques qui l’ont accompagnées. Il dépeint une situation d’extrême tension, une situation qu’il qualifie de «pré-révolutionnaire ».
Quel a été l’évènement déclencheur qui vous a poussé à écrire La guerre civile numérique ?
L’évènement déclencheur a été le refus de Paypal et Mastercard de transmettre à Wikileaks les donations qui lui avaient été faites. Du point de vue des règles du commerce, c’est incroyable. C’est une chose qui ne se fait pas, c’est tout simplement interdit par la loi. Là, il s’agissait clairement d’une interférence des pouvoirs publics, d’une décision du gouvernement américain pour sanctionner Wikileaks. Avec cet événement, on est sorti du cadre démocratique. C’est un événement très grave, vraiment très grave. Pour moi, cela équivalait à une déclaration de guerre.
Ce terme de « guerre civile numérique » est très fort, vous pensez vraiment qu’il s’agit là d’une guerre ?
Mon éditeur voulait intituler le livre « l’insurrection numérique ». Je n’étais pas d’accord car ce n’est pas d’une insurrection qu’il s’agit, ce n’est pas un mouvement qui vient d’en bas et qui s’élève contre les pouvoirs en place. C’est l’inverse, c’est une déclaration de guerre qui vient d’en haut, du gouvernement américain, contre un mouvement citoyen, en l’occurrence Wikileaks. C’est très surprenant car Barack Obama s’était engagé pendant sa campagne à renforcer les droits et la protection des sites whistleblowers – lanceurs d’alerte – et là il a fait tout le contraire en leur déclarant littéralement la guerre.
Ce qui est apparu par la suite comme une évidence, c’est la collusion profonde entre le gouvernement américain et les entreprises privées, pour faire la guerre à Wikileaks mais aussi à des journalistes et des éditorialistes qui défendaient le site de Julian Assange. On a ensuite aussi découvert que le gouvernement américain faisait appel à des officines privées de sécurité pour enquêter sur les Anonymous, ces activistes qui ont pris la défense de Wikileaks. Les Anonymous ont d’ailleurs infiltré une de ces sociétés, HBGary, et révélé ses liens avec le gouvernement américain.
Je le répète, il ne s’agit pas d’une insurrection, il s’agit de mesures anti-démocratiques prises par un gouvernement. Une guerre civile s’est ouverte et les gouvernements l’ont déjà perdue… C’est une évidence pour moi.
Comment comprenez-vous la réaction du gouvernement américain et des pouvoirs politiques dans le monde, face à Internet et aux nouvelles formes de mobilisation qui y naissent ?
Le gouvernement américain s’était déclaré favorable aux sites whistleblowers [lanceurs d'alerte]. Seulement quand c’est chez le voisin ça va, quand c’est chez soi c’est plus problématique. J’ai été invité sur la plateau de l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi. Hubert Védrine était là et expliquait que les gouvernements ne pouvaient fonctionner sur le mode de la transparence totale, qu’il fallait un niveau d’intervention officiel et un niveau officieux. En fait, les gouvernements n’arrivent pas à s’accommoder de la transparence. La démocratie n’est finalement qu’un discours de façade, une image.
Vous dites que les Etats-Unis ont déclaré une guerre et ont perdu la première bataille, expliquez-nous ça.
Avec les Anonymous – qui se sont attaqués aux sites de Visa, Mastercard, Paypal et Amazon, qui cessa d’héberger Wikileaks sur ses serveurs [NDLR] – on a vu apparaître une nouvelle forme de résistance. Le principe même de cette nouvelle forme d’activisme repose sur des individus isolés, des citoyens qui se mobilisent ponctuellement sur une action, de type action directe, comme le fait par exemple de bloquer un site web. La plupart du temps ces gens ne se connaissent pas. C’est un système finalement très cloisonné.
Le patron de la société de sécurité privée HBGary, Aaron Barr, avait annoncé : « On a trouvé les chefs des Anonymous ! On va les avoir, on les connaît ». En fait, c’est faux, personne ne sait qui compose ce mouvement et il n’y a certainement pas de chef. Les Anonymous, c’est un mouvement éclaté. Dès lors, il est difficile de gagner une guerre contre un mouvement aussi volatile. On peut arrêter quelqu’un qui a participé à une action mais dans le même temps de nouvelles personnes, dans des pays différents, peuvent se mobiliser et conduire d’autres actions du même type.
L’organisation d’Internet se prête parfaitement à cette nouvelle forme de résistance contre l’arbitraire des pouvoirs traditionnels. Pour ces pouvoirs, c’est incontestablement une guerre perdue d’avance. Ils pourront faire tous les Hadopi et autres mesures de contrôle qu’ils veulent, ils ne gagneront pas…
Vous évoquez les Anonymous, que représente ce mouvement ?
Moi ils me font penser aux nihilistes russes du 19e siècle. Ce sont des jeunes aux idées généreuses qui ont un goût pour l’action directe. Leur moteur c’est l’indignation, le rejet de décisions qu’ils considèrent comme injustes.
Pensez-vous qu’Internet porte en lui les germes d’une démocratie plus directe ?
Internet, c’est la démocratie directe. Il n’y a pas de hiérarchie et tout le monde peut s’y exprimer.
Cette guerre civile numérique que vous évoquez est-elle intimement liée aux tentatives de régulation d’Internet par les pouvoirs publics ?
Oui, je pense qu’à un certain niveau il y a là aussi une confusion des genres, qui n’existait pas avant, entre décideurs politiques et milieu des affaires. La régulation d’Internet de toute façon ne marchera pas. Déjà, le temps des lois n’est pas celui d’Internet. Une loi est votée et aussitôt elle est obsolète. L’idée de vouloir empêcher l’apparition d’une culture de la gratuité est par exemple totalement vaine. De fait, aujourd’hui, on télécharge sa musique gratuitement.
Au niveau du fonctionnement économique d’Internet, il y a deux éléments essentiels pour moi : la gratuité et la donation. Si quelqu’un apprécie ce que vous lui apportez gratuitement – je pense par exemple aux articles que je publie sur mon blog – il vous fait un cadeau, sous forme de don. Et chacun met ce qu’il veut. C’est l’avenir économique d’Internet, ce que les Anglais appellent le «crowdfunding ».
Je reviens sur l’idée de guerre civile numérique, vous dites dans votre livre « deux parties de la population sont en train de se dresser l’une contre l’autre », quels sont ces deux groupes qui s’opposent ?
Je pense que cela renvoie à deux types sociologiques. D’une côté, il y a une partie de la population qui est plutôt libertaire et une autre qui est effrayée par les perspectives qu’ouvre Internet. C’est un schéma somme toute assez classique, il y a toujours eu, au cours de l’histoire, des personnes tournées vers le futur, l’innovation, et d’autres qui au contraire avaient peur du changement. Ces derniers, les conservateurs, ont du mal à improviser face à la nouveauté. C’est la situation que nous vivons aujourd’hui. On a globalement les promoteurs d’un nouveau monde d’un côté et les défenseurs d’un ancien de l’autre…
Cette situation provoque toujours des tensions. Prenons un exemple historique. Lorsque le protestantisme est apparu en Europe, les gens qui étaient intéressés par les livres, par la nouveauté se sont tournés vers cette religion. C’est un bon exemple car dans ce cas-là cela a produit une guerre civile.
Tissez-vous des liens entre le cas de Wikileaks, des Anonymous et les printemps arabes ou, plus près de nous, un mouvement tel que celui des « Indignados » en Espagne ?
Oui, je pense qu’on assiste globalement à la naissance d’une contre-culture et Internet en fournit la structure, l’organisation.
Jusqu’où peut aller la guerre civile dont vous parlez ?
Je pense qu’il y pourrait y avoir des épisodes de guerre généralisée… Les pouvoirs nationaux ne pourront rien faire selon moi contre la résistance sur Internet. On aura beau prendre des mesures dans un pays, il sera toujours possible de les contourner en passant par un autre.
Enregistrer un commentaire