Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

lundi 5 septembre 2011

Comment le 11-Septembre a changé la société américaine

Comment le 11-Septembre a changé la société américaine
Décryptage - Dix ans après, les conséquences du 11-Septembre sur la mentalité des Américains sont-elles toujours présentes ? Les réponses de TF1 News avec François Durpaire, spécialiste de l'histoire américaine.
Attentats du 11-Septembre : des New-Yorkais tentent de se mettre à l'abri après l'effondrement du World Trade CenterAttentats du 11-Septembre : des New-Yorkais tentent de se mettre à l'abri après l'effondrement du World Trade Center 
François Durpaire, historien, est spécialiste des Etats-Unis. 
TF1 News : Quel impact le 11-Septembre a-t-il eu sur la société américaine ?
François Durpaire : Il faut replacer l'événement dans son contexte pour en comprendre la portée. En 1989, avec la chute du Mur de Berlin, les Etats-Unis se retrouvent seule superpuissance et perdent leur unique ennemi.  Cela se double de la formidable énergie collective des Américains qui allient l'optimisme à une vision positive de l'avenir. Le 11-Septembre change cette société américaine en la faisant entrer dans l'ère du doute.

TF1 News : C'est-à-dire ?
F.D. :
Les Américains découvrent qu'ils peuvent  être attaqués sur leur sol, ce qui n'était jamais arrivé, Pearl Harbor mis à part. Aussi bien au niveau du peuple que de la politique étrangère décidée en haut-lieu, ils essayent donc de se raccrocher au monde qu'ils connaissaient auparavant, celui de la confrontation. Paradoxalement, le 11-Septembre leur fournit un nouvel ennemi, en l'occurrence Oussama ben Laden. Comme il ne leur suffit pas, il s'en trouve un second avec Saddam Hussein. A l'époque, je me rappelle avoir vu des t-shirts avec des portraits de Saddam Hussein et le texte : "tu pues Saddam". C'est évidemment un peu caricatural. Mais cela montre le besoin de retrouver un ennemi, même si ce n'est plus le même que lors de la Guerre Froide. Concrètement, cela se traduit par le recours à la force, avec l'utilisation des armes. 
TF1 News : Mais le recours à la force n'est-il pas avant tout un choix politique ?
F.D. :
Certes. Mais sur ce point, George W. Bush est influencé par l'opinion publique, qui est elle-même influencée par George W. Bush. Les deux parties alimentent en fait mutuellement leurs esprits. L'opinion veut une réaction ferme, elle ne comprendrait pas une opération ciblée menée par un groupe commando. Elle demande qu'on montre la force des armes. Bush lui donne. Les Etats-Unis se rattachent ainsi à un monde ancien qu'ils connaissent : celui du Bien contre le Mal, beaucoup moins angoissant que l'ère de la vacuité de l'ennemi.
"Les contrôles ont créé une réflexion sur les valeurs américaines"

TF1 News : Dans la vie quotidienne, comment se traduit l'après 11-Septembre ?
F.D. :
La principale conséquence concerne les déplacements dont la facilité est remise en cause par toute une série de contrôles. C'est notamment le "Patriot act". Ces nouvelles contraintes créent une réflexion sur les valeurs du pays, où la liberté est reine. Auparavant, jamais les Américains n'étaient contrôlés sur leur territoire pour de simples déplacements intérieurs. Là, ils le sont pour aller de New York à Boston. Ils sentent donc qu'une menace est bien présente sur leur sol, contrairement à 1941. Dans un premier temps, cet échange "moins de liberté pour plus de sécurité" est acceptée.

TF1 News : Et ensuite ?
F.D. :
Dans un second temps, les Américains s'interrogent et finissent par estimer que si le degré de méfiance des uns envers les autres est trop important, alors les terroristes ont gagné. L'identité génétique du peuple américain, c'est justement la liberté.  Et même face aux risques, ils ne veulent pas y renoncer totalement. D'où l'échec de "Patriot 2".
"Les musulmans américains préfèrent vivre aux Etats-Unis qu'en Europe" 

TF1 News : Les attentats ayant été commis par des musulmans, l'islam a-t-il été stigmatisé ?
F.D. :
Les mois qui suivent, les discours se rapprochent de la théorie du choc des civilisations, avec l'Amérique contre le monde musulman. L'idée s'imprègne dans les esprits, un peu à la manière de ce qu'il s'est passé en France dans les années 90, sans hostilité pour autant envers les musulmans américains. Volontairement ou non, les Américains ont également effectué du "profilage" et les crimes racistes ont augmenté dans la première moitié de la décennie. Il s'agissait d'une première dans cette société multiculturelle, dont les valeurs de tolérance étaient ainsi remises en cause. Par la suite, cela s'est estompé.

TF1 News : Pourtant, la construction d'une mosquée près de Ground Zero continue encore de créer la polémique aujourd'hui.
F.D. :
Certes. Mais le fait même que le projet existe prouve que la société américaine n'est pas fermée. La liberté d'expression étant le fondement même des Etats-Unis, il ne faut pas non plus prêter attention aux hurluberlus comme ce pasteur extrémiste qui voulait brûler le coran. Ils ne sont absolument représentatifs d'une tendance.
D'ailleurs, les musulmans américains disent préférer leur situation et vivre aux Etats-Unis plutôt qu'en France ou en Suisse. Ils peuvent en effet manger halal ou porter le foulard sans que personne ne crie au communautarisme. Plus globalement, la communauté musulmane américaine (6 millions de personnes environ sur 300) est bien mieux insérée qu'en France.
"Un impact beaucoup plus fort que la crise

TF1 News : Le 11-Septembre a-t-il eu un impact dans la politique ?
F.D. :
Oui. Les années suivantes, la peur a été instrumentalisée dans les discours, aussi bien à la tête du pays mais aussi à la base de la vie politique. Cette crispation identitaire a pris fin avec la campagne de 2008. Barack Obama a alors demandé alors aux Américains de vaincre leurs peurs en leur demandant de privilégier les valeurs humaines et américaines. Cette thématique a joué un rôle important dans sa victoire. Aujourd'hui, même si une certaine mouvance essaye bien d'entretenir cette peur, les Américains l'ont néanmoins dépassée.
En mai dernier, la mort d'Oussama ben Laden a ensuite signé la fin de la guerre contre le terrorisme et la naissance symbolique d'une nouvelle Amérique. Cette Amérique n'a plus d'ennemi et se trouve dans l'impossibilité d'en avoir un puisque la complexité du monde moderne ne se résume plus au Bien contre le Mal.

TF1 News : Après le 11-Septembre, les Américains vivent aujourd'hui une crise économique et sociale. Lequel des deux événements est le plus marquant pour les Etats-Unis ?
F.D. :
Le 11-Septembre. La crise a évidemment plus de conséquences sur la vie quotidienne (chômage, saisie immobilière...) des Américains. Mais elle ne touche que la société, en tant qu'ensemble d'individus. Le 11-Septembre a, lui, des incidences sur les mentalités et les structures collectives. Il touche à la nation et à l'unité du pays.
 
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