Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

lundi 12 août 2013

Théories du complot: 11 questions à Pierre-André Taguieff



Conspiracy Watch : Les « théories du complot » sont souvent dénoncées pour leur nocivité, pour les conséquences indésirables – et parfois funestes – qu’on leur prête. Considérez-vous qu’elles sont en elles-mêmes dangereuses ?

Pierre-André Taguieff : Elles sont dangereuses d’abord parce qu’elles colportent des rumeurs et des idées fausses ou douteuses, ensuite, et c’est là leur effet le plus redoutable, parce qu’elles incitent à des mobilisations totales contre des populations-cibles, accusées de complots criminels, et ainsi transformées en ennemis à détruire. L’organisation de complots réels passe souvent par la dénonciation de complots fictifs, des complots criminels, attribués à l’adversaire combattu. Par l’usage des « théories du complot », on diabolise l’adversaire, on le transforme en ennemi absolu, contre lequel tout est permis. Les maux qui frappent les peuples ou le genre humain sont attribués à l’action de puissances maléfiques, selon le principe simpliste : le mal engendre le mal. Et le mal ne peut que venir d’ailleurs, du monde de l’ennemi, ou plutôt de l’arrière-monde où vit l’ennemi absolu.

L’opposition entre la lumière et les ténèbres joue un rôle important dans la pensée conspirationniste. Elle permet d’assimiler l’obscur au mal, ou de le désigner comme l’élément dans lequel le mal est pour ainsi dire chez lui. Dès lors, le combat contre l’ennemi prend la figure d’une lutte héroïque contre le mal, qu’il s’agit d’éliminer par tous les moyens. La destruction de l’ennemi absolu est transfigurée : elle devient l’acte par lequel un peuple, voire l’humanité tout entière, se libère enfin de ses « chaînes ». Le mythe répulsif du mégacomplot criminel s’accompagne d’un mythe positif centré sur la promesse d’une libération, d’une délivrance, d’une rédemption. La dénonciation du grand complot des méchants par les membres du parti du Bien dessine la voie du salut.

C’est ainsi que les hauts dirigeants nazis se représentaient le combat final contre « le Juif international », incarnant une menace dotée d’une dimension apocalyptique : son élimination était imaginée non seulement comme un acte de légitime défense, mais encore comme un mode de rédemption. Tel a été ce que l’historien Saul Friedländer a justement appelé l’«
antisémitisme rédempteur », méthode de salut collectif dont Hitler lui-même a défini la formule dans Mein Kampf : « Je crois agir selon l’esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car : En me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur. » Dans le cas du nazisme, la dénonciation du « complot juif mondial » a constitué un « permis de tuer » les Juifs, elle a ouvert la voie qui a conduit à l’extermination des Juifs d’Europe. Mais il faut reconnaître que certaines « théories du complot » relèvent simplement du goût pour le merveilleux ou le fantastique, voire pour la science-fiction. Il en va ainsi, par exemple, de la « rumeur » de Roswell (Nouveau-Mexique) lancée le 8 juillet 1947, lorsque fut publiée l’annonce (douteuse) de la découverte des débris d’une « soucoupe volante », à partir de laquelle va se développer une proliférante littérature ufologique de facture conspirationniste qui passe à l’extrême droite au cours des années 1970 et 1980, réactivant la vieille doctrine théosophique des envahisseurs extraterrestres et mettant en cause le gouvernement fédéral américain (en tout ou en partie), l’armée, certains cercles du FBI et la CIA (en tout ou en partie).

Autre récit conspirationniste destiné aux amateurs de critique démystificatrice, sans avoir d’effets notables sur la vie politique : les rumeurs négatrices sur le programme Apollo, dont dérive une « théorie du complot » selon laquelle les vaisseaux dudit programme ne se seraient jamais posés sur la Lune, et supposant que les images de l’alunissage proviendraient d’une mise en scène réalisée et filmée sur Terre. C’est la thèse du canular lunaire (« moon hoax »), qui s’est développée à partir des années 1970 sur la base d’une critique des images fournies par la NASA. Dans la nouvelle culture mondiale diffusée sur le Web, ces « théories du complot » inoffensives se reproduisent à grande vitesse, à côté des récits conspirationnistes s’accompagnant de menaces visant des groupes précis.

C. W. : Quelles sont les motivations de ceux qui diffusent ces « théories du complot » ? Ne faut-il pas distinguer entre les prescripteurs – des « entrepreneurs du complot » comme propose de les appeler l’historien américain Robert A. Goldberg – et les suiveurs ?

P-A T. : Cette distinction est basique, et on la trouve sous d’autres formulations (producteurs/diffuseurs/consommateurs, etc.). Pour répondre à la question sur les motivations, il faut commencer par distinguer, parmi les complots imaginaires, les complots subversifs attribués à des minorités actives des complots attribués aux puissants ou aux dominants pour tromper et exploiter les peuples. Les gouvernements installés dénoncent les complots subversifs censés menacer l’ordre social, tandis que les opposants dénoncent les complots des autorités en place, visant à manipuler les esprits ou à faire diversion. Les « théories du complot » peuvent donc être utilisées autant par des groupes contestataires ou révolutionnaires que par les autorités en place défendant l’ordre établi : celles-ci dénoncent les complots « d’en bas » (ou « de l’étranger »), ceux-là les complots « d’en haut » (des « puissants », des États, etc.). Et, dans le champ des minorités actives ou subversives, l’arme complotiste est utilisée par les extrémistes des deux bords, la différence n’étant que d’accent : l’extrême gauche dénonce plutôt le complot capitaliste ou « néo-libéral » (attribué aux puissances financières cyniques), l’extrême droite le complot « mondialiste » (attribué aux partisans du « cosmopolitisme » ou du « gouvernement mondial »).

Deux types de « théoriciens » du complot doivent être distingués : ceux qui y croient, et qui, en militants sincères d’une cause, s’emploient à convaincre leurs contemporains des menaces supposées peser sur eux, et ceux qui, en stratèges cyniques, élaborent des systèmes d’accusation visant des groupes diabolisés ou criminalisés en tant que comploteurs, inventent à des fins manipulatoires de faux complots, et font circuler des rumeurs sur les prétendus agents du complot dénoncé.
Face aux faussaires et aux stratèges cyniques, on peut retourner la question complotiste par excellence : « À qui profite la diffusion de tel ou tel récit conspirationniste ? » Quels sont les intérêts rationnels des faussaires et des diffuseurs ? À quelle demande sociale se proposent-ils de répondre ? Quels sont leurs objectifs ? On ne peut répondre correctement à ces questions qu’en étudiant de près le contexte et les acteurs : chaque « affaire » complotiste est singulière.

C. W. : Comment expliquez-vous l’attraction exercée sur le grand public par les « théories du complot » ? Quels sont les mécanismes de séduction, voire de fascination, qu’elles mettent en jeu ?

P-A T. : Les récits conspirationnistes, aussi délirants soient-ils, présentent l’avantage de donner du sens aux événements ou aux enchaînements événementiels. Ils les rendent lisibles. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable, voire absurde, dans lequel tout semble possible, à commencer par le pire. D’où le succès public de ces récits, dont on retrouve les schèmes constitutifs dans la littérature journalistique à tout propos.

Ces récits répondent également au désir, très répandu, de voir « l’envers du décor », de « percer les rideaux de fumée » des versions officielles de tout événement sélectionné par le système médiatique. C’est ce qui explique le grand nombre d’articles fabriqués sur la base du repérage plus ou moins douteux de « zones d’ombre » et de « faces cachées » dans les événements mondiaux.

Ce qui fait la séduction du schème du complot, et plus spécialement du mégacomplot, du complot mondial, c’est l’omnipotence explicative qu’on lui prête, une fois identifiés ses responsables cachés : tout s’explique enfin. D’où le recours, dans le langage ordinaire, à des formules telles que « comme par hasard » (avec ironie) ou « ce n’est pas un hasard si », censées introduire la révélation d’un lien caché. C’est cet « effet de dévoilement » qui rend le « produit » complotiste si attractif, comme l’a montré le sociologue Gérald Bronner. Car l’une des caractéristiques des croyances conspirationnistes, c’est qu’elles sont des croyances à la fois non officielles et populaires. Leur dimension contestataire et critico-démystificatrice est vraisemblablement l’un des principaux facteurs de leur popularité dans le monde occidental. Elle s’inscrit en effet dans l’une des traditions culturelles les plus prestigieuses de la modernité : la tradition de l’esprit critique, celle de l’examen critique sans limites a priori. Si l’époque moderne peut être considérée comme l’âge d’or des croyances conspirationnistes, c’est aussi, apparent paradoxe, parce qu’elle représente tout autant l’âge d’or de la pensée critique qui prétend s’appliquer à tous les dogmes, au nom de la recherche de la vérité. La quête de sources non officielles représente le premier acte du basculement dans le conspirationnisme des « chercheurs de vérité » saisis par l’idéologie anti-gouvernementale, anti-Système, anti-officielle, etc. Leur postulat est simple : « Ils nous mentent. » « Ils » : ceux d’en haut. Ou leurs experts attitrés. Le raisonnement conspirationniste se développe comme suit : si l’on veut nous cacher le « secret » X, c’est qu’on veut nous cacher d’autres secrets, pires que X. L’anonymat du « on » ou de l’entité « ils » fait partie du tableau paranoïaque.

L’attractivité des récits conspirationnistes tient enfin à ce qu’ils permettent à ceux qui y croient de reprendre espoir. Prenons un exemple : la dénonciation d’un complot des puissants ou des dominants pour expliquer une crise économique et financière. Le gain symbolique résultant de cette désignation des responsables enfin démasqués de « la crise » est loin d’être négligeable : les malheurs du peuple sont explicables, ils redeviennent intelligibles, ils échappent au règne du non-sens, et, puisqu’on connaît leurs causes, il devient possible d’agir pour éliminer ces dernières. La fatalité n’a donc pas le dernier mot. Non sans paradoxe, les récits conspirationnistes redonnent confiance à ceux qui y croient. Ils leur donnent des raisons d’agir.
Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (2/4)
Conspiracy Watch : Les « théories du complot » ont-elles une histoire ? De quand peut-on dater leur apparition ?
Pierre-André Taguieff : Elles n’ont pas une histoire autonome, car elles sont fortement dépendantes des contextes, mais leurs représentations et leurs schèmes majeurs ont bien une histoire, qui est celle de leur transmission et de leurs métamorphoses. Et l’affaire se complique, en ce que la plupart des complots réels s’accompagnent de récits complotistes visant à les légitimer. Attribuer à un ennemi qu’on veut éliminer tel ou tel complot imaginaire est une vieille arme symbolique utilisée par les États aussi bien que par les minorités subversives. C’est la dimension fonctionnelle de toute « théorie du complot ». C’est pourquoi les « théories du complot » n’ont pas une naissance historique bien identifiable : on peut soutenir qu’elles sont aussi vieilles que les complots réels.

Plus profondément, dans une perspective anthropologique, on peut faire l’hypothèse qu’elles se confondent avec les multiples et successives tentatives faites par les humains, face à l’incompréhensible, pour comprendre ce qui arrive et ce qui leur arrive, en recourant à des schèmes empruntés à la pensée magico-mythique. Mais elles ont pris des formes historiques qu’on peut distinguer, identifier et analyser spécifiquement : il en va ainsi, par exemple, du « complot jésuitique » ou du « complot maçonnique », dont on peut étudier la formation, la diffusion, la réception et les métamorphoses liées à divers contextes d’emploi. Ces constructions complotistes, aussi diverses soient-elles, marquent cependant une permanence de la pensée magique, qui prend l’allure d’une survivance ou d’une résurgence à l’époque moderne, si l’on accepte le modèle théorique de Max Weber sur le « désenchantement du monde », c’est-à-dire celui de l’élimination progressive de la magie, comme trait majeur de la modernité. Ces survivances peuvent aussi, dans certains cas, être analysées comme des résistances au processus de désenchantement. Dans les grands récits conspirationnistes constituant la nouvelle mythologie fabriquée par les Modernes, les modes de raisonnement propres à la pensée magique sont appliqués à l’Histoire plutôt au monde naturel. L’Histoire se remplit de puissances occultes, de démons, dont on trouve les traces dans les croyances à Satan ou à l’Antéchrist, perçus comme les véritables acteurs de la marche de l’Histoire. Mais, au XXe siècle, surtout après la révolution d’Octobre, ces figures théologico-religieuses se sont transformées en métaphores polémiques destinées à diaboliser certaines catégories d’ennemis, à commencer par les Juifs, les bolcheviks ou les « judéo-bolcheviks ».

Expliquons-nous. Toute interprétation de style conspirationniste se compose, tout d’abord, d’un dévoilement, qui implique l’attribution du phénomène considéré – naturel ou social – à des intentions cachées ou à des influences occultes qui lui donnent son sens, ensuite d’une accusation visant les membres du groupe dévoilés (« c’est leur faute »), enfin, d’une condamnation morale des « responsables » et/ou « coupables » ainsi désignés et démasqués, en tant que porteurs de mauvaises intentions, censés opérer dans les coulisses de la scène historique. Les récits de « révélation » ou de « dévoilement », loin d’être des produits de la modernité, apparaissent à certains égards comme des expressions d’un invariant anthropologique. Il faut rappeler à ce propos que les travaux de Vladimir Propp sur la structure des contes traditionnels montrent que ces récits fonctionnent sur le motif de la « découverte » et de la « révélation ». Le sociologue Emmanuel Taïeb a fort bien résumé la structure narrative mise en évidence : « À l’issue de la narration (…), il arrive fréquemment que le héros démasque un faux héros ou un agresseur, à la fois pour faire éclater la vérité, défaire l’action néfaste de l’ennemi, et signer son échec. »

S’il y a un apport spécifique de la culture moderne à la pensée conspirationniste, c’est celui de la dimension critique/démystificatrice, résultat de la vulgarisation du mode de pensée des « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud). Une révélation démystifiante, fondée sur la croyance fausse selon laquelle « tout événement mauvais est à imputer à la volonté mauvaise d’une puissance maléfique » (Karl Popper), imputation relevant d’une « cognition paranoïde » qui fonde une accusation, et une condamnation hypermorale, qui prend ordinairement la forme de l’indignation, visant les puissances secrètes identifiées : telles sont les deux composantes fondamentales de la pensée conspirationniste, telle qu’elle fonctionne dans le monde moderne.

C. W. : Quels critères retenez-vous pour identifier les contextes ou les moments les plus favorables à l’éclosion de « théories du complot » ?

P-A T. : Les périodes au cours desquelles se multiplient les récits conspirationnistes correspondent à des moments de crise qui ébranlent les fondements de la vie sociale, où les valeurs deviennent indistinctes et ne peuvent plus être hiérarchisées, où les oppositions entre valeurs négatives et positives se brouillent ou s’effacent, le bien se confondant avec le mal, et le vrai avec le faux.

D’une façon générale, on observe que les vagues conspirationnistes surgissent dans des contextes de crise globale ou de bouleversements profonds de l’ordre social, ébranlant le fondement des valeurs et des normes. Révolution française, révolution d’Octobre, crise de 1929, crise financière de 2007-2009 : autant d’événements destructeurs de certitudes et de repères, aussitôt suivis d’interprétations plus ou moins délirantes (bien que rationalisantes) fondées sur l’idée de complot, ces dernières permettant de redonner du sens à la marche de l’histoire.

Il faut distinguer, parmi les complots imaginaires dénoncés, ceux qui sont strictement liés à un contexte particulier, et ceux que j’appellerai les grands, les « mégacomplots ». D’où la distinction entre un complot local et le complot mondial. L’idée d’un grand complot subversif est apparue sous une forme élaborée à l’époque de la Révolution française. La vision conspirationniste de l’histoire a pris forme dans la pensée contre-révolutionnaire ou réactionnaire entre 1789 et 1799. Le premier rôle a été joué par l’abbé Augustin de Barruel (1741-1820), qui, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), a exposé la thèse selon laquelle la Révolution française aurait été le résultat d’un complot maçonnique. Le principal acteur en aurait été les « Illuminés » de Bavière, ou « Illuminati », dirigés par Adam Weishaupt. Ledit complot maçonnique sera réinterprété ensuite, au cours du XIXe siècle, comme complot judéo-maçonnique dont l’objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. Le modèle répulsif de l’ennemi est emprunté à la littérature antimaçonnique fabriquée au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, où les « sociétés secrètes » font l’objet de fantasmes d’inspiration apocalyptique sur le grand complot. Mais au chimérique complot franc-maçon ou jacobin répond le non moins chimérique complot contre-révolutionnaire, royaliste ou aristocratique, qui lui-même se métamorphosera au XIXe siècle en un complot réactionnaire, des « forces de la réaction », de la bourgeoisie, ou des puissances financières.

L’époque présente se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu’elles provoquent ou stimulent du fait de leur circulation en temps réel. Nos contemporains se sentent coupés du passé, incertains face à l’avenir et méfiants ou désorientés à l’égard du présent. D’où un profond désarroi, qui dispose les individus à être crédules, tant ils cherchent à se rassurer. Notre époque est aussi celle où les peurs entretenues par des changements rapides, imprévus et incompris s’accompagnent de puissantes vagues de soupçons, qui poussent à interpréter les événements les plus inquiétants (et ils se bousculent !) comme autant d’indices de l’existence de forces invisibles qui « mènent le monde ». C’est parce que les idéologues conspirationnistes partagent avec leurs contemporains ces évidences propres au sens commun de l’époque qu’ils peuvent exercer sur eux une influence en leur offrant des récits attractifs. Ils jouent en ce sens le rôle de miroirs de l’époque.

Comme d’autres époques marquées par des crises touchant les valeurs fondamentales, notamment celles déclenchées par les bouleversements révolutionnaires (Révolution française, révolution d’Octobre, etc.), notre époque, où la guerre se confond avec la paix et où, dans les relations internationales et le monde économico-financier, le mensonge règne sans partage, est particulièrement favorable à la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, à leur diffusion rapide et à leur banalisation.

C. W. : Les « théories du complot » sont-elles une particularité culturelle du monde occidental ?
P-A T. : Il serait naïf de le croire. En Chine ou au Japon, par exemple, l’imaginaire du complot a été fortement imbriqué dans les visions politiques et militaires. À ce constat, il faut ajouter l’hypothèse diffusionniste. Car la grande nouveauté du XXe siècle aura été en la matière la diffusion planétaire de quelques thèmes majeurs de la mythologie conspirationniste occidentale, autour de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme. Son principal véhicule a été le célèbre faux connu sous le nom deProtocoles des Sages de Sion, fabriqués vers 1900-1901, et traduits dans un grand nombre de langues à partir de 1920. Le mythe du complot « judéo-maçonnique » mondial est devenu un thème majeur de la propagande politique, à travers ses deux formes principales : d’une part, la dénonciation du « complot judéo-capitaliste » (ou « ploutocratique »), et, d’autre part, celle du « complot judéo-bolchevique ». Le « complot judéo-maçonnique » s’est transformé à la fin du XXe siècle en « complot américano-sioniste ». Aujourd’hui, l’imaginaire politique du monde musulman, dans toutes ses composantes, en est saturé.

De 1964 à la veille du 11 septembre 2001, dans l’imaginaire politique occidental, le point de fixation de la pensée complotiste est resté l’assassinat du président Kennedy (22 novembre 1963), objet d’interprétations multiples et contradictoires, où dominaient les hypothèses liées à la menace communiste. Les attentats du 11 septembre 2001 ont changé la donne en installant un nouveau paradigme, lié à l’expansion de l’islamisme, qui alimente désormais la perception de la menace. En outre, dans ses différentes versions, l’islamisme radical n’a point cessé de justifier ses appels au jihad par des récits complotistes visant l’ennemi aux visages multiples, réductibles cependant à la figure composite du « judéo-croisé » ou de l’« américano-sioniste ». Mais la nouvelle idéologie conspirationniste comporte toujours une forte dimension antimondialiste, qui s’articule tant bien que mal avec l’anti-islamisme comme avec l’islamisme. source
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