Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

lundi 14 octobre 2013

Alexis Carrel : Réflexions sur les lois de l'ascension spirituelle



La société moderne a commis l'erreur fondamentale de désobéir à la loi de l'ascension de l'esprit. Elle a arbitrairement réduit l'esprit à l'intelligence. Elle a cultivé l'intelligence parce que l'intelligence donne, grâce à la science, la maîtrise de toute chose. Mais elle a ignoré les autres activités de l'esprit; ces activités dont le langage scientifique ne demeure jamais qu'une représentation incomplète et qui ne s'exprime que par l'action, l'art ou la prière. Par exemple: le sens moral, le caractère, l'audace, le sens du beau, le sens du sacré.

Les écoles n'enseignent ni la discipline de soi-même, ni l'ordre, ni la politesse, ni le courage. Les programmes scolaires ne mettent pas suffisamment les enfants en contact avec la beauté des choses et celle de l'art. Elles ont oublié enfin qu'au moment de leur grandeur, toutes les civilisations de l'antiquité avaient le sens du sacré. Elles ont oublié aussi que l'âme de la civilisation d'Occident a été, dans son enfance, imprégnée de christianisme, et que rien n'a remplacé dans le cœur des hommes la beauté et la pureté de la morale évangélique. Les civilisés n'ont pas encore compris combien il est dangereux de ne pas obéir complètement à la loi du développement mental. Ils se figurent que la culture de l'intelligence équivaut à la culture de l'esprit. Ils n'ont pas découvert encore que, à côté de la raison, se trouvent des activités spirituelles indispensables à la conduite rationnelle de l'existence.

Cette ignorance provoque une lente et sourde réponse de la vie, évidente surtout dans les villages et les petites villes. Invasion progressive de la laideur, de la saleté, de la grossièreté, de l'alcoolisme: passion du bien-être et de la sécurité; envie, dénigrement, haine mutuelle: et les vices que Dante considérait comme les plus abjects, l'hypocrisie, le mensonge, la trahison. Au refus de se conformer à l'ascension de la loi spirituelle, la vie a répliqué de façon automatique en se dégradant, en dégénérant. Il est certain que la vie demande de l'homme beaucoup plus que ses potentialités intellectuelles: l'esprit forme un tout indivisible; il ne nous est pas permis de choisir dans ce tout la partie qui nous plaît.

Le développement intellectuel et le développement moral sont également nécessaires, mais l'atrophie morale attire sur nous des calamités plus irrémédiables que l'atrophie intellectuelle.

Bien que les lois de la vie soient inséparables, elles forment une hiérarchie naturelle. Les principes de conservation et de propagation sont les plus archaïques. Ils déterminent en nous les impulsions les plus irrésistibles.

La loi de l'ascension. spirituelle est, comme on le sait, d'origine incomparablement plus récente. C'est une tendance très nouvelle de la vie. Chez beaucoup d'individus, elle est encore faible, hésitante, à peine perceptible. Au fond de la conscience, des conflits s'élèvent parfois entre les besoins primordiaux. Par exemple, il faut parfois choisir entre conserver son existence ou propager la race: également, entre servir l'esprit ou servir la vie. Toujours le choix est difficile, souvent, impossible.

Dans quelle mesure une femme doit-elle risquer son existence pour propager la race? Les rétrécissements du bassin, la tuberculose pulmonaire, les affections cardiaques et autres maladies dispensent-ils du devoir de la maternité?

Des conflits s'élèvent beaucoup plus fréquemment entre la loi de l'ascension de l'esprit et celles de la conservation et de la propagation de la vie.

Aujourd'hui, comme à toutes les époques, des hommes et des femmes renoncent à la paternité et à la maternité, pour se consacrer au soin des autres ou pour atteindre un idéal religieux. Beaucoup également sacrifient leur vie par fidélité à leur foi. Dans le cœur de chacun d'eux se produit un conflit plus ou moins violent entre des commandements qui, en règle générale, doivent être simultanément obéis.

Et chez les plus nobles, cette lutte intérieure se termine toujours par la soumission à celle des lois de la vie, qui est spécifique à l'homme. Socrate a bu la ciguë. Saint Paul a été décapité. Jeanne d'Arc est montée sur le bûcher. Et chaque fois l'humanité tout entière a grandi. Ce sont les héros et les martyrs qui poussent aujourd'hui la vie dans la voie mystérieuse où elle s'est engagée dès son origine dans l'abîme des âges.
Dr Alexis Carrel : Réflexions sur la conduite de la vie,
Librairie Plon, Paris 1952
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