Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

lundi 10 mars 2014

PKP au PQ ? C’est ça, rassembler !

Coup de tonnerre dans la vie politique québécoise. Pierre Karl Péladeau, ex-patron de presse de choc naguère peu amène avec les syndicats, sera candidat d’un parti social démocrate. Est-ce normal ?
Toute la vie du Parti québécois dit oui. Et moi qui me réclame de la gauche efficace souhaite une chaude bienvenue à Pierre Karl dans nos rangs. Nous avons beaucoup débattu ensemble, en public et en privé, de tous les sujets: les médias, la culture, le modèle québécois, le syndicalisme, le hockey, l’entrepreneuriat, mais surtout de la nécessaire indépendance du Québec. Je peux témoigner de son engagement et de sa passion pour l’indépendance.
La greffe prendra-t-elle entre lui et le PQ? Un parti qui fut et reste la locomotive du progrès social (équité salariale, loi anti-briseurs de grèves, économie sociale, financement du communautaire, etc), oui. Un parti aussi qui a marqué le Québec par son activisme économique — Les RÉA, le virage technologique, le déficit zéro, l’économie du savoir et maintenant l’électrification des transports et un grand effort d’augmentation de la productivité par le Programme économique Priorité emploi.
Le fait est que PKP n’est que le nouveau représentant d’une des pièces fondatrices du Parti québécois: la présence au sein de ce parti social démocrate d’une aile représentant le centre-droit et faisant la jonction avec une autre partie de l’électorat.
De Gilles Grégoire à Jacques Brassard en passant par Joseph Facal et Rodrigue Biron, ce courant a toujours eu sa place au sein d’un rassemblement dont l’élément rassembleur est la volonté de souveraineté. Voici, actualisé, ce que j’écrivais il y a quelque temps:
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Photo du premier programme du PQ. À la droite de Lévesque, l’ex-créditiste Gilles Grégoire. Ce n’est pas un hasard.
L’histoire n’est pas regardante quand vient le temps de nourrir politiquement les mouvements indépendantistes. Au sud de notre frontière, l’indépendance fut une révolte de commerçants, contre le monopole britannique.
En Amérique latine, tous les mélanges sociaux furent mis en œuvre: aristocratie locale, populisme, révoltes d’agriculteurs. Au Vietnam, le nationalisme était communiste. Ailleurs, il s’est nourri de l’extrême-droite.
Au Québec, malgré des antécédents nationalistes de droite avant 1960, le mouvement indépendantiste moderne s’est constitué au centre-gauche, au début de la Révolution tranquille, dans le creuset de la contestation des ordres établis — anglophones, cléricaux, patronaux, multinationaux.
Le très pragmatique René Lévesque avait compris très tôt que l’effort de rassemblement nécessaire pour faire passer le Québec du statut de province à celui de pays exigeait de son nouveau parti qu’il ne soit prisonnier d’aucune idéologie.
Il refusa donc de se lier de trop près, contrairement à ce qu’avait fait le NPD, par exemple, aux syndicats qui constituaient pourtant sa principale base militante. Il exprima sa position plus largement, dans son habile formule du « préjugé favorable aux travailleurs ».
Mais il tendit la main également vers la droite et la fondation du PQ se fit dans la fusion du Mouvement Souverainté-Association, de Lévesque, avec le Ralliement National, créditiste, clairement campé dans la droite rurale populiste.
Il faut rappeler aussi que Lévesque a beaucoup regretté que le jeune fiscaliste marié à la richissime famille Simard, un certain Robert Bourassa, refuse au dernier moment de se joindre à lui.
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Pierre Bourgault avait sabordé le RIN pour s’allier au nouveau Parti. Il savait qu’il fallait rassembler, pas exclure.
Ces choix étant faits, il faut encore saluer le pragmatisme de Pierre Bourgault, alors chef du très socialiste Rassemblement pour l’Indépendance Nationale, de saborder son parti pour que ses militants rejoignent, sans condition, un PQ qui tenait à se présenter sous les couleurs d’une coalition.
Bourgault, comme Lévesque, savait qu’il fallait rassembler, et non diviser, pour progresser. Le centre de gravité du PQ allait donc être de centre-gauche, mais son équipe allait toujours faire une place à une aile de centre-droit. Cette cohabitation allait être parfois malaisée, mais le plus souvent féconde.
Les membres de la coalition venus de la droite se savaient en minorité, comprenaient que cette position était systémique, mais menaient leurs batailles dossier par dossier, avec suffisamment de victoires pour les satisfaire et se maintenir dans la coalition.
Cet équilibre, qui peut prendre plusieurs formes, a permis à l’idée souverainiste de partir de 6% au début des années 60 et de se rendre à 50% au référendum de 1995. C’est la seule formule gagnante.
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Au verso: l’économiste Jacques Parizeau. Pas considéré comme un gauchiste!
Parizeau, homme de gauche ?
On l’oublie aujourd’hui, compte tenu de la pré-béatification dont il est l’objet dans le mouvement souverainiste, y compris à gauche, mais l’arrivée du grand bourgeois, diplômé de Londres, professeur aux HEC Jacques Parizeau dans l’orbite de Lévesque ne fut pas perçue comme une infusion de gauchisme, bien au contraire.
Lorsque le PQ prit le pouvoir en 1976, la Pravda soviétique qualifia le parti de « petit bourgeois ». Le ministre des Finances Parizeau rétorqua: « pourquoi petit? » (Vrai, avant 1976, il avait fait un — bref — flirt avec l’idée d’autogestion.) De 1976 à 1984, Jacques Parizeau incarna, avec d’autres, dont la recrue de l’Union Nationale Rodrigue Biron, l’aile droite d’un Parti québécois alors très actif au centre-gauche: protection du consommateur, assurance-auto, zonage agricole, etc.
Mais je me souviens, étudiant de gauche, avoir manifesté contre « le budget des Banques » du ministre Parizeau début 1978.
Devenu premier ministre en 1994 (et ayant la faiblesse de me prendre comme conseiller), M. Parizeau était très conscient de l’absolue nécessité d’élargir la coalition souverainiste — dans toutes les directions idéologiques.
Avec les Partenaires pour la souveraineté, auxquels il tenait beaucoup, il a consolidé et étendu l’effort sur son flanc gauche — jusqu’à Françoise David et au-delà. Mais il fut également actif pour aller recruter à droite, par le mécanisme des Commissions sur l’avenir du Québec, des anciens ministres conservateurs de Mulroney — Marcel Masse, Monique Vézina — des anciens libéraux et autant d’entrepreneurs que possible.
La présence, dans la coalition référendaire, de l’ancien ministre conservateur, un certain Lucien Bouchard, et du jeune chef d’un parti de centre-droit, Mario Dumont, n’est pas pour rien dans la capacité de la plus grande coalition de l’histoire du Québec de porter la nation au seuil de la souveraineté au soir du 30 octobre 1995.
Le rassemblement péquiste, aujourd’hui et demain
Il y a deux façons d’aborder la construction d’un rassemblement souverainiste dans la phase historique qui s’ouvre. On peut, comme René Lévesque et Jacques Parizeau, s’ancrer au centre-gauche mais accueillir le centre-droit.
Ou on peut adopter l’attitude des leaders de Québec Solidaire et de refuser de rassembler, rejeter les bonnes volontés venant de l’extérieur de son strict point de vue idéologique. Françoise David trouve maintenant « odieuse » la candidature de PKP. Et elle déclare: «jamais un député solidaire ne s’assoira du même côté de la banquette que Pierre Karl Péladeau.»
Jamais ? Même s’il veut renforcer la loi 101 ? Même s’il veut l’électrification des transports (dossier sur lequel il travaille avec fougue depuis un an) ? Même s’il milite pour l’indépendance ?
L’intransigeance et les excommunications de Mme David ne servent en rien l’indépendance.
Si a vraiment a coeur de créer un pays, on se concentre sur ce qui rassemble, pas sur ce qui divise (et on ne crée pas un parti politique indépendantiste de plus, au grand plaisir des fédéralistes).
Rassembler, d’autant que les thèmes imposés par l’actualité et le travail du Parti québécois ces 18 derniers mois suscitent des appuis qui vont au-delà des divergences idéologiques:
- L’intégrité: les électeurs de toutes tendances peuvent juger le PQ à son œuvre de moralisation de la politique et de l’économie québécoise depuis 18 mois, et à sa détermination de continuer sur ce chemin ;
-L’identité: l’action du gouvernement sur la Charte des valeurs et de la laïcité, le français et l’enseignement de l’histoire transcende la gauche et la droite
-La souveraineté: c’est l’lément rassembleur par définition;
Le gouvernement Marois avance aussi un certain nombre d’améliorations au modèle québécois dont il hérite et qu’il défend, qui sont en mesure de rassembler, de Martine Desjardins à PKP, comme il rassemblait hier de Pierre Bourgault à Rodrigue Biron.
Il s’agit en particulier du nouveau nationalisme économique, portant en particulier sur un renforcement du rôle de l’État dans la participation et/ou l’encadrement des ressources naturelles — comme dans le cas d’Anticosti — , de l’énergie, sur le rôle plus actif de la Caisse de dépôt dans le développement économique de la nation depuis deux ans et sur des stratégies de maintien du contrôle québécois de nos fleurons économiques, comme le recommande un comité mis sur pied par Nicolas Marceau. Les souverainistes de droite en sont globalement preneurs.
Le Parti ne doit dans aucun cas être inhibé d’avancer des propositions progressistes. L’aile droite n’a jamais eu droit de veto sur les avancées sociales. Mais j’ai été témoin des discussions fructueuses entre les tendances au sein du PQ pour forger des consensus qui allaient, ensuite, être plus efficaces et recueillir un accueil encore plus grand chez les citoyens.
De plus, le dernier budget et la plateforme le démontre, le PQ n’a pas l’intention de laisser à d’autres les flambeaux de la saine gestion, de l’innovation et, oui, de la création de la richesse. Le PQ de Pauline Marois incarne ces méthodes, qui servent son objectif: un pays plus juste/prospère/solidaire/vert et indépendant.
Bienvenue donc à Pierre Karl, forte tête dans une équipe qui n’en manque pas. C’est toute une addition et ce sera toute une aventure d’additionner sa fougue et ses propositions à celles, nombreuses et vivaces, qu’il retrouvera autour de la table des élus.
Pour faire, ensemble, du Québec un pays.
vu ici
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