Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

mercredi 13 avril 2016

Compteur d’éternité

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L’écrivain et prodige des mathématiques Daniel Tammet est l’invité du festival Metropolis bleu
13 avril 2016 |Caroline Montpetit | Livres Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Daniel Tammet est atteint du syndrome d’Asperger.

Daniel Tammet voit le chiffre neuf énorme et bleu. Le chiffre quatre est bleu aussi, mais plus clair. Le six est petit et noir, et le chiffre zéro nous reflète comme un miroir. Quant au chiffre infini pi, dont il sait décliner par coeur les 22 000 premières décimales, il le voit dans une multitude de couleurs, comme un paysage qu’il ne se lasse pas de contempler. Daniel Tammet est atteint du syndrome d’Asperger. En 2007, il a été classé parmi les 100 génies de l’humanité par le psychiatre spécialiste du « syndrome du savant », Darold Treffert. Il parle 12 langues, dont l’islandais, qu’il a appris en sept jours. Dans l’apprentissage des langues, il se sert précisément de sa synesthésie, par laquelle il associe des couleurs et des images aux nombres et aux chiffres.

« Les chiffres ont toujours constitué pour moi un langage, dit le Britannique en entrevue. C’est pour ça que je maîtrise bien les langues, les lettres et la littérature. »

Car Daniel Tammet est aussi écrivain. Ces essais Je suis né un jour bleu, et Embrasser le ciel immense, traduits en français aux éditions Les Arènes, ont atteint des sommets au palmarès des ventes. Ces jours-ci, il lance son premier roman, Mishenka, toujours aux Arènes, qui plonge dans l’univers de deux joueurs d’échecs en Russie. Il est l’invité du festival Metropolis bleu, où il donnera entre autres une conférence sur le thème de la poésie des nombres, le 15 avril, à la Grande Bibliothèque.

L’éternité en une minute, la poésie des nombres est aussi le titre de l’un des livres précédents de Tammet, dans lequel il relate une partie de son parcours. Il y raconte par exemple comment il a apprivoisé la notion d’infini, en comptant les fractions de seconde qu’il lui fallait pour marcher entre deux réverbères. Membre d’une famille de neuf enfants, il raconte aussi qu’en les divisant en sous-ensemble, il y avait 512 façons différentes de voir ces enfants réunis.

« Comme les oeuvres littéraires, les idées mathématiques nous aident à agrandir notre cercle d’empathie, elles nous libèrent de la tyrannie d’un point de vue unique, de l’esprit de clocher. Si on sait les regarder, les nombres font de nous de meilleurs humains », écrit-il.

Fascinant Pi
En 2004, Daniel Tammet a appris par coeur les 22 514 premières décimales du nombre pi, et les a déclinées durant cinq heures, devant un public médusé, au Old Ashmoleum Museum d’Oxford. « Bien sûr, je ne pouvais pas posséder ce nombre, sa beauté, son immensité. Peut-être était-ce moi qui étais possédé par lui. Un jour, j’ai commencé à voir ce que pourrait devenir ce nombre, transformé par moi, et moi par lui. C’est alors que j’ai décidé d’apprendre par coeur une multitude de ses décimales », écrit-il. Lauréate du prix Nobel de littérature en 1996, la poète polonaise Wislawa Szymborska a aussi écrit un poème sur l’Admirable nombre Pi : « Inutile de vous presser avec lui, vous n’y arriverez pas au bout. La terre et le paradis, eux-mêmes, sont temporels. Mais pas notre Pi. »

Daniel Tammet est ému par les nombres, donc, mais aussi par les mots. Pour lui, le mot « journal » est jaune, mais le mot « devoir » est transparent. Plus encore, ce sont les livres qui lui ont appris à vivre. Plus jeune, lorsqu’il avait, comme beaucoup d’autistes, de la difficulté à établir des relations sociales, ce sont les livres, qu’il fréquentait à la bibliothèque de Londres, qui ont été ses guides, son inspiration. « Les livres ont été comme une passerelle entre le monde intérieur et monde extérieur. Ils m’ont aidé à vaincre la prison de l’autisme. Dans les livres, il y avait des émotions, des dialogues. J’ai appris ce que c’était que la joie, la tristesse, le deuil, la curiosité. Après, j’ai pu aller dans la cour d’école et parler comme les personnages dans les livres. Au début, je faisais des fautes. Mais à force de faire comme ça, j’apprenais. Je devenais un être de plus en plus social », dit-il en entrevue.

Enfant, Daniel Tammet a même inventé un langage de mille mots, le manti. « Le manti est un projet encore en développement, avec une grammaire et un vocabulaire de plus de mille mots », écrit-il dans Je suis né un jour bleu.

L’union des sens
Le don de synesthésie lui est venu au cours d’une crise d’épilepsie, fréquente chez les personnes autistes. La synesthésie est « une confusion neurologique des sens, très rare, le plus souvent la capacité de voir les lettres et/ou les noms en couleur », explique-t-il.

Nabokov était synesthète, comme Duke Ellington ou Wassily Kandisky. Rimbaud, qui écrivait pourtant, dans ses Voyelles : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu », ne l’était pas, selon les experts. Aujourd’hui, Daniel Tammet vit à Paris, de sa plume, est épanoui dans sa vie amoureuse et ressent moins besoin d’épater la galerie avec ses prouesses mathématiques.

« Écrire, c’est tellement corporel pour moi, tellement physique. Chaque fois que j’écris une phrase, ça vit sur la page. Chaque fois que je vois une phrase mal écrite, je veux mettre les mots là où il faut. Je vois des couleurs qui ne vont pas forcément bien ensemble », raconte-t-il.

Il connaît bien le Québec puisque sa belle-famille est installée dans la région de Gatineau. Dans un texte intitulé L’homme de neige, il raconte que la neige est blanche parce que toutes les couleurs du spectre sont dispersées par la neige en proportions à peu près égales. « C’est cette dispersion équitable des couleurs que nous percevons comme de la blancheur, écrit-il. Chaque flocon a une structure de base à six côtés, mais sa descente en spirale sculpte chaque hexagone de manière unique : les plus infimes variations de la température de l’air, ou de l’humidité, font toute la différence. »

L’éternité en une heure, d’infinies possibilités en un seul flocon : la vie est un calcul aux dimensions insoupçonnées.
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