Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

lundi 7 mars 2016

Les théories du complot ne sont pas juste de petites histoires rigolotes

http://www.slate.fr/story/104844/theories-complot-histoires-rigolotes
Conspiration de cochons d’Inde | par David Masters  via Flickr License CC Conspiration de cochons d’Inde | par David Masters via Flickr License CC

On rigole toujours avec les théories du complot, appréhendées comme des productions folkloriques insolites issues de la culture pop et, pour l’essentiel, inoffensives. Jusqu’au moment où on ne rigole plus.



Cet article est paru en anglais sur le site The Conversation, le 26 juin 2015

Nous avons assisté fin juin à une nouvelle tuerie aux Etats-Unis. Cette fois-ci, c’est une église qui a été prise pour cible et la haine raciale qui en a été la cause. Par le passé, ce furent une école, un cinéma, une université ou un centre commercial.

Le scénario nous est désormais devenu familier à en vomir: les détails de l’horreur, suivis par l'indignation perplexe, la réaction qui tente de délimiter et d'isoler l’événement, et de résister à sa mise en perspective, et enfin l'inévitable échec à agir.

Mais à l'ère de l'Internet, ce scénario prend une tournure macabre supplémentaire.

En quelques jours –et, de plus en plus, en quelques heures voire en quelques minutes–, un événement tragique est passé au filtre d’une vision du monde qui soutient que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Les théoriciens du complot sautent sur ​​la tragédie pour en faire une nouvelle preuve que des forces obscures manipulent le monde afin de poursuivre leurs propres objectifs néfastes. Les enfants massacrés à l’école Sandy Hook de Newtown? Ils n’ont jamais existé. Leurs familles endeuillées? Des «acteurs de crise». C’est Obama qui est derrière tout ça voyez-vous, et ses camarades du gouvernement mondial mettent en scène des attentats sous faux drapeau pour justifier l’interdiction du port des armes. Il en veut à vos flingues.

Et oui, ce processus a commencé autour de Charleston quelques jours seulement après la tuerie. Le site d’extrême droite Infowars, dirigé par Alex Jones, s’est immédiatement demandé s’il ne s’agissait pas d’un «false flag»: une «opération sous fausse bannière». D’autres, sortis de nulle part, ont soutenu que le manifeste écrit par le tireur était un faux, et que le «tireur» était en fait un Marine de 33 ans et qu’il avait joué, enfant, comme acteur dans le film Star Trek: The Next Generation et dans la série Docteur Doogie.

Ca vous fait rire? C’est normal. A moins d’en être soi-même un promoteur, la plupart des théories du complot nous paraissent généralement assez ridicules. On rigole toujours avec les théoriciens du complot.

Jusqu’au moment où on ne rigole plus. 

Les dangers du complotisme

Dans son ouvrage Conspiracy Theories: a critical introduction, le sociologue Jovan Byford note que les études savantes sur les théories du complot sont passées par une phase où les universitaires les traitaient comme des productions folkloriques insolites issues de la culture pop et, pour l’essentiel, inoffensives. Dans les années 1990 marquées par X-Files, distantes de plusieurs décennies des terrifiantes affabulations antisémites de Nesta Webster et des Protocoles des Sages de Sion, il était facile de traiter le conspirationnisme comme un exercice ludique d’ironie post-moderne. Après tout, ça ne blessait personne, n’est-ce pas?

Allez dire ça à Gene Rosen qui, pour avoir aidé des enfants à réchapper au massacre de Newtown est maintenant traqué à coups de messages téléphoniques par des gens qui l’accusent d’être un pantin du gouvernement. Allez dire ça aux familles de Grace McDonnell et de Chase Kowalski, deux gamines de sept ans assassinées à Newtown, dont les parents ont dû s’entendre dire au téléphone par un homme qui avait volé des plaques commémoratives à la mémoire de leurs filles que celles-ci n’avaient jamais existé.

Mais la théorie du complot est sans doute encore bien plus nocive que cela. Si elle pousse parfois les gens à commettre des choses terribles, l'attachement à la vision conspirationniste du monde viole également les normes essentielles de confiance et de tolérance qui sont au cœur de notre relation à l'autre et au reste du monde.
Philosophie du complotisme

Est-il rationnel de croire aux théories du complot?

Il existe peu de travaux philosophiques sur la théorie du complot, mais curieusement la plupart de ce qui a été écrit l’a été par des Australiens et des Néo-Zélandais comme David Coady, Charles Pigden, Steve Clarke, et récemment Matthew Dentith (je n'ai pas encore eu la chance de me procurer le nouveau livre de Dentith sur la philosophie de la théorie du complot, mais il semble intéressant). Et la majorité de ce qui a été réalisé se concentre sur les questions de la rationalité et de l'épistémologie: est-il rationnel de croire aux théories du complot?

Fait intéressant, la réponse est: plus rationnel qu’on pourrait le penser. Après tout, les théories du complot parviennent à expliquer tous les détails inexpliqués, les «données errantes» de l’histoire, ce que ne font pas les versions «officielles». Vu purement comme une forme de raisonnement abductif, le raisonnement complotiste ne semble pas en soi illogique à première vue.

Toutefois, comme le souligne Byford, la théorie du complot est une «tradition d'explication» (les théories du complot ne tombent pas du ciel, elles s’inscrivent dans des récits préexistants, souvent avec des origines très problématiques) dont le taux de véracité est incroyablement mauvais. Pour sûr, des complots réels se sont produits –scandale du Watergate, affaire Iran-Contra, etc.– mais combien ont déjà été découverts par les théoriciens du complot?
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