Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

jeudi 10 mars 2016

Jutra et le poids de l’histoire


Se pourrait-il que la colère que nous éprouvons envers le cinéaste soit si grande parce qu’elle est tournée en partie vers nous-mêmes ?
10 Mar. 2016 par David Desjardins 2


Photo: Michel Gravel, La Presse.

Je ne sais pas si vous voyez, mais ce sont des nœuds gros comme ça qui sont en train de se défaire depuis quelques mois.
Où ça?
Quelque part dans ces courroies qui se tendent entre la tête, le cœur et le cul.

Et ça va vite. Trop vite, peut-être, pour qu’on puisse saisir ce qui se passe exactement.

Avec d’autres actualités qui viendront bientôt s’empiler par-dessus l’affaire Jutra, mais aussi le procès Ghomeshi et le mouvement #AgressionNon Denoncee, le temps de dire: «Bombardier, La voix, Canadiens» et tout sera déjà enterré.

Alors avant que cela se produise, j’ai envie de poser quel­ques questions auxquelles je ne suis pas certain d’avoir de réponses. Au mieux, quelques pistes pour réfléchir à propos de ces nœuds qui se défont.

Je parle de vitesse. Je ne suis pas sûr que les autres nouvelles soient le problème. Je crois plutôt que nous les accueillerons avec joie. La déviance sexuelle est un sujet qui fait horreur. Ce qui explique non seulement l’indignation généralisée, mais peut-être aussi la rapidité avec laquelle on expédie en ce moment l’affaire.

Pas que les décisions prises soient mauvaises. Mais il y a, par exemple dans la manière de condamner ceux qui hésitent un peu, quelque chose qui laisse croire qu’on veut en finir au plus sacrant pour mieux passer à autre chose.

Et là, je ne parle pas des énormités proférées par Lise Payette. Son jugement semble si confit dans l’amour du cinéaste qu’elle paraît avoir divorcé du réel.



Ce qui m’intéresse, je le répète, c’est la volonté de laver l’histoire rapidement. De passer à autre chose. De ne surtout pas discuter des changements de société majeurs qui s’opèrent en matière de sexualité et d’(in)acceptabilité, et de notre obligation de devoir regarder en face un passé qui nous fait horreur.

Il s’agit d’une de mes questions: se pourrait-il que notre colère soit si grande parce qu’elle est tournée en partie vers nous-mêmes?

Parce que bon, après tout, si le sort des enfants agressés nous intéressait vraiment, on entendrait les politiciens en parler autrement que lorsque la presse révèle que les centres d’accueil servent de réservoir de recrutement aux proxénètes. On donnerait à la DPJ les moyens d’agir convenablement. Et si on prolon­geait un peu cet amour des enfants qui nous fait bondir lorsqu’on balafre leur innocence, on ne tolérerait plus l’état de nos écoles publiques, on soutiendrait les pro­fesseurs, l’éducation deviendrait une véritable priorité… Non?

Bref, ça, c’est si on était vraiment fous de nos enfants. Je veux dire autrement que lorsqu’un monstre rôde autour de leur lit.

Mais il y a autre chose dans tout cela qui n’a pas qu’à voir avec l’enfance, mais avec le sexe.

On a évoqué des barbares anglais qui décimaient des populations indigènes et dont les noms tapissent nos rues et places publiques. On s’est demandé si la rue André-Gide devrait disparaître. Et celle de Montherlant. Parce que pédophiles notoires, eux aussi. Mais ce n’est pas pareil. Dans la conscience collective, ces noms ne sont pas aussi entachés. Celui de Jutra renvoie à une histoire assez récente pour incarner le pire de ce que nous fûmes, il y a quel­ques décennies seulement. Il raconte comment la sexualité était quelque chose d’encore plus tordu alors.

Et j’ai comme le sentiment que ce nœud-là se défait, nous laissant devant un autre: on n’a pas fini de régler notre rapport à la sexualité.

Je ne suis pas en train de dire que nous recelons tous un monstre en chacun de nous. Ce n’est pas vrai. Mais une part d’ombre, ça oui. Et surtout: notre morale est dictée par l’air du temps, il faut bien l’admettre. J’y reviens plus loin.

Ce que je suis en train de dire, c’est que Jutra incarne quelque chose comme une culpabilité col­lective. Et donc la vindicte populaire émanerait peut-être de la honte d’avoir laissé faire les mononcles cochons, les curés libidineux et les pères voleurs d’innocence.

Ce passé est proche. Il reste sans doute chez trop de gens un peu de honte des silences complices. Et chez d’autres, des blessures, du dégoût, les restes d’un sentiment d’impuissance devant ce qui était un système moral et social où régnait le déni.

Alors on tue la mémoire du salaud. C’est très bien. Mais est-ce qu’on le fait si vite parce qu’on ne veut plus de lui dans le portrait ou parce que son nom nous rappelle chaque fois que ces nœuds qui se défont dans notre histoire col­lective, dans nos mœurs, lais­sent des marques qu’on ne veut simplement plus voir elles non plus?

Parce que ce n’est pas fini, hein. Il en reste à défaire. Et c’est là qu’entre en compte ce qui nous reste à régler avec la sexualité. Sans parler de l’élasticité de notre morale.

Qu’on pense à cette obsession de certains hommes pour les nymphettes «à peine légales» de la porno en ligne, directement liée à l’hypersexualisation des jeunes par le commerce de la mode et ses médias. À cela s’ajoute la prostitution, toujours florissante, surtout lors de grandes manifestations qui transforment alors nos villes en bordels.

On parle d’adultes, dites-vous? Pas toujours. Mais même si c’est le cas, il s’agit d’exploitation sexuelle malgré tout. Avec des victimes.

Et cela montre bien les contours fuyants de l’acceptabilité. Ce qui est toléré aujourd’hui le sera-t-il demain? Qu’est-ce qui façonne le désir d’un homme pour ces très jeunes femmes, et pourquoi cela ne semble révolter qu’une minorité? Comment notre esprit parvient-il à dissocier ce désir-là et l’idée que la jeune prostituée devant soi est soumise aux volontés d’un pimp sans doute impitoyable?

Je répète: nous ne sommes pas tous des monstres. Mais l’inconfort qui pousse l’opinion publi­que à reconduire au pas de course un cinéaste pédophile aux portes de l’histoire témoigne de quelque chose de plus profond qu’un désir de justice. Je peux me tromper. J’émets des hypothèses. J’invite à ouvrir la machine et à examiner ce qui se passe dans nos têtes.

En philosophie comme en mécanique, ce n’est jamais inutile d’inspecter le moteur.
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