Un jour, j’irai vivre en Théorie parce qu’il paraît qu’en Théorie, tout va bien. (Les mots surpendus)

dimanche 8 janvier 2012

Le quotidien des mères lesbiennes

Comment fait-on quand il y a deux mamans à 
la maison ? L’observation de ces familles révèle 
que le poids des normes hétérosexuelles n’interdit pas certaines formes de reconnaissance.
Les familles homoparentales présentent aujourd’hui un visage éclaté. La diversité est de mise, que ce soit du point de vue du mode de conception de l’enfant (rapport hétérosexuel, adoption, insémination artificielle, gestation pour autrui) ou de la parenté : un ou deux parents de même sexe, coparentalité entre un gay – ou un couple – et une lesbienne – ou un couple – qui s’entendent pour mettre au monde et élever ensemble mais séparément un ou plusieurs enfants, soit d’un à quatre « parents au quotidien ». Toutes ces configurations ont néanmoins en commun de ne pas faire coïncider la réalité familiale (plus de deux parents, ou bien deux pères ou deux mères) avec la reconnaissance du droit. En France, un enfant ne peut en effet légalement avoir qu’une seule mère (1) et qu’un seul père, contrairement à de nombreux pays (Espagne, Pays-Bas, Belgique…) qui autorisent mariage et filiation pour les couples de même sexe. Le mouvement de revendication de l’égalité des droits accordés aux hétérosexuel(le)s et aux homosexuel(le)s montre cependant que si les lois agissent sur les individus, ces derniers ont aussi une certaine « capacité d’agir » sur les normes.
C’était l’intérêt d’enquêter, comme je l’ai fait, sur la parentalité lesbienne. Comment ces couples, d’où est absente la « différence des sexes » et où l’une des deux femmes n’a pas de statut parental légal, composent-ils avec l’hétéronormativité de nos sociétés, c’est-à-dire leur organisation autour des normes et pratiques hétérosexuelles ? La question est d’autant plus intéressante que ces couples croisent deux pratiques a priori contradictoires : le lesbianisme, socialement perçu comme une transgression du genre, et la maternité qui, à l’inverse, est un rôle socialement attendu des femmes. Se trouvent ainsi révélées par la marge les normes régissant « ordinairement » le couple et la filiation.
Le père, figure omniprésente 

Les entretiens que j’ai réalisés et le descriptif du travail parental quotidien que ces mères ont accepté de faire pour cette enquête révèlent en particulier la prégnance de la question du père. Un père, une mère : la définition de la « vraie » famille, sans cesse rappelée par les institutions, les amis ou les membres de la famille élargie, est en partie intériorisée par ces femmes toujours suspectées de haïr les hommes. Certaines mères lesbiennes évoquent par exemple leur existence hétérosexuelle antérieure pour légitimer leur désir d’enfant : « L’idée de la maternité a fait son chemin de mon côté, sachant que j’ai un passé hétérosexuel (…). J’ai vécu longtemps avec un homme, dont j’ai été très amoureuse, et il y a eu un moment ou deux, dans cette vie commune, où j’ai pu ressentir un désir d’enfant », explique par exemple Sabine. Elle confirme par là le poids de « l’interdit de maternité » qui rend impensable, pour les lesbiennes elles-mêmes, la conjonction de l’homosexualité et du désir d’enfant.
La question du père se pose encore au moment du choix de la configuration familiale. Pour concevoir leur enfant, Véronique et Élodie hésitent entre une insémination avec donneur (IAD) et une coparentalité qui supposerait de partager la garde de l’enfant avec son père. Élodie explique que, si elles ne sont « pas trop chaudes pour la garde alternée », « Véronique a aussi bien à l’esprit que moi qu’un papa c’est important ». Plus généralement, certaines mères lesbiennes estiment qu’il est dans « l’intérêt de l’enfant » de connaître ses origines, d’avoir un père identifié – pour un développement psychologique « normal ». Après qu’elle et Véronique ont finalement opté pour une insémination avec un donneur connu (mais n’ayant pas reconnu l’enfant), Élodie jugeant important pour leur petite Agathe (3 ans) de savoir « d’où elle vient et de qui elle vient » « pour qu’elle se repère aussi dans l’espace, dans le temps, dans son devenir. (…) Ça serait mentir que de lui dire que je ne sais pas : “Tu es née dans un chou”, tu vois le genre ! »
Au-delà de la figure du père, les mères lesbiennes tiennent à ce que leurs enfants puissent fréquenter des hommes et comprendre que le monde est hétérosexué. Julie, la compagne de Sabine citée plus haut, explique ainsi que pour la rentrée au CP de leur petite Clémence, elles ont rencontré la directrice de l’école afin de voir si elle pourrait être dans la classe de l’instituteur homme : « Ça pourrait avoir une influence intéressante pour Clémence (…). Elle ne vit pas dans un univers où il y a tant d’hommes que ça. (…) Elle en voit tous les jours, mais il n’y a pas de papa à la maison. Donc on s’est dit que ce n’était pas une mauvaise idée. »
La confrontation à l’hétéronormativité se retrouve également chez celles que j’appelle les « mères non statutaires ». Compagnes de la mère légale, tout autant impliquées dans le projet d’avoir un enfant, elles souffrent de remplir leur rôle parental sans en avoir aucune reconnaissance sociale ou juridique. Comme le dit Muriel, mère non statutaire d’Angela (2 ans et demi, née par IAD), la place qu’elles occupent « n’a pas de nom ». Elle raconte comment, au cours d’un voyage en train, pendant qu’Angela jouait avec une petite fille, elle a commencé à discuter avec le père de cette amie de circonstance avant de sentir soudain « supermal » : « Je me suis dit : “Il doit penser que je suis sa mère.” Et j’avais ce sentiment d’usurpation, tu vois, d’être dans un rôle : “Je suis en train de jouer à être sa mère”… Et je le suis, mais je ne le suis pas vraiment non plus. »
Les compagnes, 
des mères incertaines
Moins femmes que les vraies femmes parce qu’homosexuelles, moins mères que les vraies mères parce que sans lien biologique avec leur enfant et sans statut juridique pour pallier cette carence, ces mères risquent de voir leurs compétences parentales sans cesse remises en cause. Muriel souffre ainsi du fait que Léa, la mère « officielle » d’Angela, critique encore sa façon de mettre les couches : « Ça fait deux ans que je mets des couches et… elle vient et elle tape sur la couche comme ça, et elle dit : “Nooon ! Mais qu’est-ce que c’est que ça ? (…)” Alors c’est vrai qu’elle les met… peut-être mieux ? (dubitative). Mais bon… elle est mise la couche, tu vois ? » Du point de vue de Muriel, Léa n’est pas plus compétente qu’elle, mais le fait qu’elle soit la mère statutaire lui donne le dernier mot (« c’est elle qui décide »). D’où une tendance, chez ces mères incertaines, à surjouer la maternité. Véronique explique par exemple en quoi elle est un vrai parent : « Pour moi, le fait d’être parent, c’est le fait d’être là au quotidien auprès d’un enfant, de l’aimer et d’être là (…) quand tout va bien, quand il fait des cauchemars, quand il a faim, quand il a besoin d’être habillé, quand il a besoin d’avoir un câlin, quand il a besoin de s’entendre dire non, quand il a besoin de repères tout simplement. Et de faire qu’il vive et qu’il s’épanouisse sereinement. »
Une répartition inégale des tâches domestiques 
Les mères non statutaires rendent ainsi visible le jeu de rôles auquel toute mère doit se conformer en se parant des signes de la nature, de « l’instinct maternel ». Elles indiquent également que l’absence de domination masculine dans le couple ne fait pas disparaître le rapport social entre les individus. L’enquête révèle en particulier que le partage des tâches domestiques n’est pas aussi égalitaire que le discours des interviewées le laisserait croire. On ne retrouve certes pas de couples où l’une « jouerait la femme » (en n’accomplissant que des tâches féminines) et l’autre « jouerait l’homme » (en se réservant le bricolage et le jardinage). Mais les femmes qui en font davantage sont généralement celles des deux membres du couple qui ont un revenu inférieur à celui de leur compagne et dont l’absence à l’extérieur du logement (sur le lieu de travail) est plus courte, du fait d’un temps partiel de travail. Ingrid, par exemple, vit avec Clara, musicienne. Elle commence par affirmer que le levé et l’habillage des enfants sont une tâche alternée (« quand il y en a une qui se lève, l’autre ne se lève pas »), avant de concéder : «  C’est quand même plus moi qui me lève, parce que je suis plus du matin. Et puis je travaille moins le soir, et puis, d’une manière générale, je m’occupe plus des enfants, de toute façon. » L’argument mis en avant par les couples pour justifier cette répartition inégalitaire des tâches est celui de la plus grande disponibilité « de fait » de la partenaire de statut socioprofessionnel inférieur. En fait, c’est vraisemblablement ce statut qui les enjoint à se rendre davantage disponibles : ce sont toujours elles qui, par exemple, « prennent » leur mercredi pour s’occuper des enfants.

L’inégalité de statut peut également venir légitimer une certaine spécialisation des tâches. Catherine, qui travaille à trois-quarts temps pour « pouvoir dégager du temps » pour son fils Joseph, vit avec Marie-Jo qui, elle, « a un très gros salaire ». Elle s’occupe notamment des courses parce que « Marie-Jo n’aime pas ça » : « Marie-Jo, c’est l’intellectuelle (elle rit) (…). Elle est plus dans le relationnel, dans la parole. C’est toujours elle qui répond au téléphone à la maison, qui envoie les mails, même avec les amis. Moi, ça n’est pas mon truc, je ne sais pas particulièrement répondre au téléphone, je n’aime pas. Donc c’est sa partie à elle. »

Les inégalités semblent cependant moins fortes chez les mères lesbiennes que dans les couples hétérosexuels. L’explication vient peut-être de la plus grande marge de manœuvre des partenaires, toutes deux soumises à l’obligation (renforcée par la suspicion liée à leur homosexualité) d’être une « bonne mère » (article p. 36), et donc de remplir le même rôle social. Malgré « son très gros salaire », Marie-Jo s’est ainsi astreinte à aller chercher Joseph tous les soirs chez la nourrice pour « s’obliger à avoir un horaire fixe pour finir de travailler ».
Le travail des normes 
On voit donc que les mères lesbiennes ne sont pas que le reflet des normes régissant la vie conjugale et familiale : elles agissent également sur lui, notamment à travers le travail parental qu’elles fournissent. Par exemple, entre le premier et le second enfant, la plupart des mères ont une appréciation différente de la norme de « la différence des sexes ». La crainte de la « confusion » des statuts de mère biologique et de coparent a généralement disparu avec l’expérience de la vie quotidienne auprès des enfants. Si le premier enfant appelle sa mère biologique « maman » et l’autre « mamour » (ce qui est le cas dans de nombreuses familles), l’arrivée du second enfant, souvent issu biologiquement de la mère non statutaire du premier, vient gommer une distinction devenue ingérable au quotidien : « mamour » devient « maman », et finalement ce sont les deux mères qui sont appelées « maman ». Le fait que la distinction dans les appellations n’ait pas de sens pour l’enfant fait tomber les raisons de la distinction y compris pour les mères.

Une action sur les normes s’opère également du seul fait que l’existence de ces familles introduit dans les relations qu’elles engagent au quotidien avec le reste de la société une redéfinition des possibles. L’homoparentalité n’est toujours pas reconnue dans le droit, mais elle est reconnue par des personnes qui représentent des institutions, telles que les instituteurs et institutrices. Aucune des mères rencontrées n’a eu affaire à une remise en cause de sa vie familiale par ces dernières, quand bien même certaines d’entre elles ont pu par ailleurs tenir des propos hétéronormés. Les mères non statutaires peuvent par exemple figurer comme coparentes sur les fiches scolaires : elles sont alors la deuxième personne que l’on appelle en cas de souci. Julie trouve, elle, « fabuleux » d’avoir pu être élue au conseil d’école alors qu’elle n’est que la mère non statutaire de Clémence : « J’étais reconnue comme parent. » Le fait que l’école, instance de socialisation centrale pour leurs enfants, ne soit pas un terrain de remise en cause de leur modèle familial n’est pas sans effet sur le sentiment de reconnaissance et de légitimité que les mères rencontrées peuvent ressentir. La possibilité pour les familles lesboparentales d’exister se construit ainsi dans une tension entre le stigmate dont elles continuent de faire l’objet, leur reconnaissance au quotidien et la progressive reconnaissance juridique qui pourra, peut-être, en résulter.
NOTE
(1) À une exception près : en 2001, le tribunal de Paris a reconnu à une femme le droit d’adopter les enfants de sa compagne et d’en devenir le parent légal.
SOURCE

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